Cancer ORL, virus HPV, un lien méconnu

Rencontre avec le Pr. Erwan De Mones

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Pr. Erwan De Mon­es, chirurgien ORL

À l’occasion de la semaine annuelle de sen­si­bil­i­sa­tion européenne aux can­cers ORL, nous avons pu décou­vrir, en sep­tem­bre dernier, lors d’une pro­jec­tion privée le film Can­cer ORL, virus HPV, un lien mécon­nu, ini­tié par le pro­fesseur Erwan De Mon­es, chirurgien ORL et respon­s­able de l’unité de chirurgie cer­vi­cale, can­cérolo­gie et laryn­golo­gie du CHU de Bor­deaux. Rencontre.

Comment est née l’idée de ce film ? Qu’est-ce qui vous a motivé à vous investir dans un tel projet ?

Depuis deux décen­nies, l’augmentation des can­cers HPV-induits est tout à fait évi­dente. Il n’y a pas une semaine sans qu’on ne ren­con­tre deux ou trois nou­veaux patients atteints de cette mal­adie. C’est devenu assez impor­tant dans notre pra­tique quo­ti­di­enne. Et nous sommes sur­pris par le pro­fil assez atyp­ique des patients, et notam­ment par leur par­cours sou­vent un peu chao­tique jusqu’au diag­nos­tic. Ce sont en effet des patients qui ont un peu galéré pour en arriv­er au diag­nos­tic de can­cer, car ils n’avaient pas « la tête de l’emploi » d’un can­cer de la gorge. 

Chaque année, en sep­tem­bre, il y a la semaine européenne de sen­si­bil­i­sa­tion sur les can­cers ORL. Et, chaque année, l’on nous demande d’organiser un événe­ment. Mais on ne savait plus trop quoi faire, finale­ment, ni com­ment com­mu­ni­quer. C’est assez dif­fi­cile de com­mu­ni­quer sur les can­cers liés au tabac et à l’alcool. Le pub­lic n’est pas for­cé­ment très récep­tif, ce n’est pas quelque chose qui intéresse beau­coup les médias. Et puis il ne faut pas stig­ma­tis­er, non plus, « en rajouter une couche ». Je crois que les patients qui ont un can­cer lié au tabac et à l’alcool sont de toute façon rarement sur­pris. L’annonce se fait assez facile­ment. Ils ont sim­ple­ment, pour cer­tains, tardé à con­sul­ter parce qu’ils avaient surtout peur de l’avoir, mais savaient qu’il l’avait. Alors, nous avons pen­sé qu’à un moment il valait mieux par­ler des can­cers ORL sous une autre forme. 

Nous avons recher­ché un sup­port média audio­vi­suel exis­tant pour pro­pos­er une soirée à des­ti­na­tion des pro­fes­sion­nels de san­té, mais aus­si et surtout du grand pub­lic. Nous n’avons pas trou­vé. Il n’y avait pas de reportage bien fait, pas de film avec un acteur célèbre qui pour­rait par­ler de cette thé­ma­tique. C’est ain­si que l’idée nous est venue : Pourquoi ne pas faire nous-mêmes un film ? 

Stéphanie Thoumyre, respon­s­able de l’espace ren­con­tre-infor­ma­tion au CHU de Bor­deaux, ren­con­tre chaque jour les patients sur dif­férents sites, l’hôpital Pel­le­grin, l’hôpital Saint-André, l’hôpital du Haut L’evêque, pour leur don­ner toutes les infor­ma­tions au sujet des asso­ci­a­tions de sou­tien pour les can­cers. Stéphanie con­nais­sait Valérie-Anne Moniot, la réal­isatrice d’un film extra­or­di­naire sur des témoignages de patientes atteintes d’un can­cer du sein. 

Valérie-Anne Moniot a eu elle-même un can­cer du sein. Cela lui a ouvert les yeux sur le monde de la san­té, le par­cours d’un patient, les dif­fi­cultés dans l’annonce et l’acceptation de la mal­adie, les petits prob­lèmes que l’on peut ren­con­tr­er et l’aide que l’on peut trou­ver, les médecins extra­or­di­naires que l’on ren­con­tre également… 

Avec Valérie-Anne, et avec le sou­tien insti­tu­tion­nel de trois lab­o­ra­toires phar­ma­ceu­tiques, tout en respec­tant la régle­men­ta­tion aujourd’hui très stricte con­cer­nant les rap­ports entre l’industrie phar­ma­ceu­tique et le monde médi­cal, notre pro­jet de film a pu voir le jour.

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Affiche du film Can­cers ORL — Virus HPV : un lien méconnu

On observe une méconnaissance de la maladie, notamment de la part des médecins généralistes. Cela induit-il une perte de temps évitable pour sa prise en charge ? D’où le besoin urgent d’informer le plus grand nombre ?

Bien sûr ! C’était le cœur du pro­jet. Informer sur cette mal­adie mécon­nue. Si je n’arrive pas à touch­er suff­isam­ment les pro­fes­sion­nels de san­té, je me suis dit que les patients, le pub­lic, avaient tout autant le droit de savoir que cette mal­adie existe. C’est extrême­ment dif­fi­cile de for­mer les pro­fes­sion­nels de san­té, ils sont un peu sub­mergés par les deman­des de for­ma­tion. Mais les patients d’aujourd’hui sont des adultes, et s’intéressent à leur san­té. Si on les informe, ils pour­ront éventuelle­ment redress­er un diag­nos­tic erroné. Je me suis donc dit qu’on allait essay­er de touch­er les deux cibles à la fois : les pro­fes­sion­nels de san­té et le grand public. 

Pour touch­er le grand pub­lic, il faut un peu d’émotion. Il faut aus­si lui mon­tr­er des par­cours de patients, don­ner un vis­age à cette mal­adie. J’ai eu beau­coup de chance, des patients extra­or­di­naires ont été volon­taires pour ce pro­jet. Ces patients, issus de milieux socio­pro­fes­sion­nels divers, étaient matures et réso­lus à mieux faire con­naître cette mal­adie, parce qu’eux-mêmes en ont souf­fert. J’ai eu notam­ment deux patients extra­or­di­naires qui m’ont vrai­ment motivé à con­tin­uer ce projet.

Et je me suis asso­cié avec le pro­fesseur Haitham Mirghani, pro­fesseur ORL en can­cérolo­gie à Paris, qui con­naît bien les mal­adies à papil­lo­mavirus (HPV). Il a été un très bon parte­naire pour moi parce qu’il a apporté ses con­nais­sances sci­en­tifiques, ain­si que des patients qui ont accep­té de témoign­er. Je voulais que ce soit un film que les gens s’approprient, que ce ne soit pas « mon bébé », mais un film que les gens puis­sent utilis­er et diffuser.

Comment avez-vous accompagné le tournage en tant que consultant médical ? De quelle façon avez-vous travaillé ?

Bien sûr, j’ai d’abord expliqué cette mal­adie à la réal­isatrice, qui a égale­ment pu lire un peu la bib­li­ogra­phie. On lui a beau­coup par­lé de la mal­adie, des par­cours. Et Haitham Mirghani et moi-même avons choisi les inter­venants pro­fes­sion­nels, à la fois des ORL, mais aus­si des gyné­co­logues, que nous voulions absol­u­ment associ­er au pro­jet parce qu’ils con­nais­sent par­ti­c­ulière­ment bien les papil­lo­mavirus. Gyné­colo­gie et ORL sont les deux grandes dis­ci­plines touchées par cette famille de virus. Et puis sou­vent, dans un cou­ple, vous avez l’homme et la femme. Seule cette dernière peut dévelop­per le can­cer du col de l’utérus, mais les deux sont con­cernés par les mal­adies ORL, et il y a des ques­tions très intéres­santes autour de la sex­u­al­ité qu’il faut abor­der avec le gyné­co­logue. Par ailleurs, nous avons égale­ment sol­lic­ité un proc­to­logue, parce qu’il y a aus­si des can­cers de l’anus, même si c’est moins fréquent.

Tous ces parte­naires ont bien sûr été extra­or­di­naires, et ont accep­té de par­ticiper sans dif­fi­culté. Valérie-Anne Moniot les a d’abord ren­con­trés, a dis­cuté avec eux du pro­jet. Puis, nous avons évo­qué avec eux un cer­tain nom­bre de ques­tions pour les uns et pour les autres. 

Je ne savais pas réelle­ment com­ment se pas­sait la réal­i­sa­tion d’un film, mais ça m’a bien plu. Je pen­sais que j’allais être un peu comme un réal­isa­teur, me retrou­ver à devoir faire des choix, réalis­er le mon­tage. En réal­ité, ça a été une très bonne expéri­ence pour moi, parce que j’avais en face de moi une pro­fes­sion­nelle à la fois sen­si­ble et maîtrisant vrai­ment son sujet. Il n’y a pas eu d’erreur de ce côté-là. Valérie-Anne Moniot con­naît le monde de la san­té, con­naît le monde de la réal­i­sa­tion, et imprime cette touche per­son­nelle. En tant que pro­fes­sion­nels de la san­té, ou sci­en­tifiques, nous auri­ons fait, seuls, quelque chose, je pense, d’un peu plus abrupt, un petit peu plus « télévi­suel », plutôt adap­tés à des mag­a­zines à voca­tion sci­en­tifique. Je pense qu’il n’y aurait pas eu cette sensibilité.

À l’occasion de la semaine européenne de sensibilisation aux cancers ORL, votre film a été projeté en public. Quels ont été les retours ? 

Il est vrai que j’avais beau­coup d’espoir sur la dif­fu­sion en pub­lic de ce film que j’ai porté à bout de bras pen­dant deux ans. Mais, bien sûr, sa sor­tie a été un peu éclip­sée par la pandémie de Covid. Néan­moins, j’ai été admirable­ment bien reçu par les équipes ORL et gyné­co, ain­si que par la cel­lule com­mu­ni­ca­tion de l’hôpital de Périgueux, qui a fait un très chou­ette tra­vail. Ils avaient bien com­mu­niqué auprès des médecins trai­tants. On a eu un pub­lic à la fois com­posé de non-pro­fes­sion­nels de san­té, et de quelques médecins trai­tants. Ça a été suff­isam­ment var­ié, et j’ai été très con­tent. J’avais peur des réac­tions néga­tives des médecins trai­tants présents dans la salle, qui auraient pu se sen­tir un peu agressés par un mes­sage dis­ant que les médecins se sont trompés ou n’ont pas vu la mal­adie. Mais cela a été bien accepté. 

Cela permet-il justement aux médecins de se remettre en question ?

Ils ignorent cette mal­adie, ils le recon­nais­sent. J’ai l’impression qu’ils l’acceptent ; et ceux qui vien­nent à ce type de réu­nion, en général, sont ceux qui sont intéressés. On est rarement face à un pub­lic qui ne com­prend pas.

Les non-professionnels participaient-ils également ? Sur quoi les questions portaient-elles ?

Oui, bien sûr, les gens par­tic­i­paient. Le mes­sage passe bien : un can­cer mal con­nu, mal diag­nos­tiqué. Les gens ont bien com­pris ça. C’est suff­isam­ment martelé dans le film pour que ce soit bien accepté.

Les ques­tions por­taient notam­ment sur la vac­ci­na­tion. Et il y a eu aus­si beau­coup de ques­tions sur la trans­mis­sion dans le cou­ple. Qu’est-ce que je dois faire ? Est-ce que je dois chang­er ma sexualité ? 

Il est de fait très impor­tant d’expliquer la chronolo­gie de cette mal­adie. Que les trans­mis­sions virales se font très tôt dans la vie sex­uelle. Que 80 % des gens ren­con­treront ce virus dans leur vie sex­uelle. Et que si on reste por­teur d’un virus de haut grade de malig­nité, on a un risque, certes de moins de 1 %, de dévelop­per l’un des can­cers ORL HPV-induits. Ce n’est pas très impor­tant, et surtout, entre la con­t­a­m­i­na­tion et le can­cer, il y a vingt ans, au moins. Aujourd’hui, il faut donc dire aux patients con­cernés « Vous n’êtes pas con­tagieux. Il n’y a pas de virus act­if dans le can­cer. Vous n’avez pas de virus dans la gorge. Le virus est entré dans les cel­lules, s’est inté­gré au génome et a induit un can­cer. Mais il n’y a pas de répli­ca­tion virale ». Parce qu’en plus on par­le beau­coup de virus aujourd’hui, donc les gens posent des ques­tions. Est-ce que je suis con­tagieux ? Il faut leur dire que non, qu’il faut con­tin­uer comme avant.

À quel moment la contagiosité se fait-elle ?

Si l’on a deux ou trois parte­naires et qu’après on garde le même parte­naire et que cha­cun est fidèle pen­dant toute sa vie, on ne va pas se recon­t­a­min­er. Au pire, on s’est con­t­a­m­iné avec ce parte­naire-là lors de la ren­con­tre. Dis­ons que quand il y a une fidél­ité stricte, il n’y a pas de risque de con­t­a­m­i­na­tion de la part du con­joint. Et s’il y a eu une con­t­a­m­i­na­tion par un virus de haut grade au moment de la ren­con­tre ou lors des rap­ports précé­dents, le can­cer n’arrivera pas avant 20 ans. 

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Mais, bien enten­du, la vie d’aujourd’hui fait que cer­tains cou­ples ne sont pas tou­jours fidèles, et il y a des remariages, des divorces. Donc on peut se con­t­a­min­er plusieurs fois dans sa vie. À chaque fois que l’on est en rap­port avec quelqu’un de nou­veau, on peut se con­t­a­min­er par une nou­velle souche. Soit une souche qu’on a déjà ren­con­trée et dont on s’est débar­rassé, soit une souche que l’on n’a jamais ren­con­trée, dont on se débar­rassera la plu­part du temps, mais que l’on gardera peut-être. À chaque fois, il y a un risque impor­tant d’être con­t­a­m­iné, mais en général, on s’en débar­rasse. Mais il y a donc un petit risque de garder le virus.

Lorsque notre diagnostic tombe, notre conjoint doit-il se faire également tester ?

Rechercher le virus dans la gorge n’a aucun intérêt. Aujourd’hui, on ne cherche le virus que sur le col de l’utérus, puisque c’est un endroit où il est facile à détecter. 

Depuis quelques mois, la nou­velle propo­si­tion de dépistage du can­cer de l’utérus ne porte plus sur la recherche de cel­lules qui devi­en­nent can­céreuses, mais sur la recherche du virus lui-même. Et si une femme est por­teuse d’une souche à haut grade de malig­nité, on va la suiv­re beau­coup plus qu’une femme qui ne l’est pas. Pour ce can­cer, c’est extra­or­di­naire ! Car on le voit arriv­er pro­gres­sive­ment et on agit à temps.

Mais il n’y a absol­u­ment pas de pos­si­bil­ité et donc pas d’intérêt à faire ce dépistage de virus dans la gorge. Il n’y a aucun moyen, aujourd’hui, de détecter le can­cer à un stade pré­cancéreux dans la gorge. On ne peut dépis­ter ce can­cer que lorsqu’il est déjà là.

Chez les femmes, le dépistage se fait à l’aide du test HPV ou du frottis. Mais qu’en est-il chez les hommes ?

Si les can­cers du col de l’utérus et du vagin ne con­cer­nent que les femmes, les can­cers de l’anus, eux, con­cer­nent aus­si les hommes. Et d’ailleurs en par­ti­c­uli­er les hommes homo­sex­uels à parte­naires mul­ti­ples. Heureuse­ment, beau­coup sont suiv­is dans des cen­tres HIV, où ils béné­fi­cient aus­si d’un dépistage sys­té­ma­tique organ­isé pour le can­cer de l’anus. Bien sûr, il n’y a pas qu’eux qui ont des rap­ports ano-géni­taux. Ce dépistage est donc pos­si­ble pour les hommes comme pour les femmes. 

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L’une des choses qui est dif­fi­cile con­cer­nant notre mes­sage, c’est que l’on par­le d’incidence faible. L’incidence n’est pas si impor­tante que ça et il ne faut pas non plus faire peur aux gens, même s’ils doivent quand même être infor­més. S’ils ne sont pas infor­més et ne savent même pas que ça existe, quand ils auront des symp­tômes, ils vont les nég­liger totalement.

C’est donc là un vrai message à transmettre au grand public ? Il faut que les gens soient informés pour qu’eux-mêmes en parlent à leur médecin, et pour éventuellement mettre ce dernier sur la voie ?

Exacte­ment. Comme on ne peut pas faire de dépistage des can­cers ORL HPV-induits, le prin­ci­pal mes­sage à faire pass­er, pour les majeurs d’aujourd’hui, hommes et femmes de tous âges, est le suivant : 

Si vous présen­tez un symp­tôme au niveau de la gorge qui per­siste quelques semaines, il faut con­sul­ter. Cela peut être une gêne, une petite douleur lanci­nante à l’oreille, pas for­cé­ment quelque chose de très impor­tant et sou­vent beau­coup moins douloureux qu’une angine, mais qui va dur­er. En général, il s’agit d’une douleur bien local­isée à un endroit, plutôt d’un côté. Il va fal­loir en par­ler à votre médecin pour qu’il vous envoie vers un spé­cial­iste ORL, afin de réalis­er un exa­m­en com­plet de la gorge. 

Vous pou­vez égale­ment ne pas avoir de gêne dans la gorge, mais sim­ple­ment un gan­glion dans le cou. Comme les can­cers dans la gorge sont sou­vent non douloureux, on va décou­vrir un can­cer non pas parce qu’il est présent dans la gorge, mais parce que vous avez un gan­glion can­céreux dans le cou, donc une adénopathie. C’est sim­ple­ment une boule, sou­vent totale­ment indo­lore, il peut y en avoir deux ou trois. Ce n’est pas nor­mal d’avoir un gan­glion qui dure plus d’un mois. Il faut aller con­sul­ter pour faire des explo­rations. Et c’est en remon­tant la chaîne du gan­glion que l’on va décou­vrir la tumeur. 

En bref :

  • Si vous avez un gan­glion dans le cou qui dure plus d’un mois, il faut consulter. 
  • Si vous avez une gêne dans la gorge qui dure un peu trop longtemps, même pas très impor­tante, surtout si elle est local­isée d’un seul côté de la gorge, il faut consulter. 

La thé­ma­tique des can­cers ORL HPV-induits est vrai­ment au cœur de nos préoc­cu­pa­tions quo­ti­di­ennes et je pense qu’il ne faut pas avoir peur de martel­er le mes­sage plusieurs années de suite. Nous devons don­ner à ce film une réelle exis­tence, mal­gré la péri­ode de pandémie, et le val­oris­er pour ce qu’il apporte en matière d’information. 

Je suis intime­ment per­suadé que le pub­lic doit être vrai­ment infor­mé, de même que les pro­fes­sion­nels de san­té, et pas unique­ment les médecins, mais aus­si les infir­mières et toutes les pro­fes­sions de san­té qui peu­vent ren­con­tr­er des patients pour une autre patholo­gie et décou­vrir ce type de symptômes. 

Vous militez aussi beaucoup pour la vaccination…

Tout à fait. C’est l’autre mes­sage clé de notre action. J’ai évo­qué précédem­ment les adultes majeurs et le dépistage et la con­sul­ta­tion pré­co­ces en cas de symp­tômes. Mais pour les enfants d’aujourd’hui et de demain, le mes­sage est tout aus­si clair : « Faites-vous vac­cin­er con­tre les papillomavirus ! ». 

On a aujourd’hui à dis­po­si­tion un vac­cin qui cou­vre neuf dif­férents papil­lo­mavirus, avec lesquels on touche la très grande majorité des mal­adies – pas seule­ment des can­cers –induites par ce virus. Il y a notam­ment des lésions ano-géni­tales tout à fait embê­tantes, qui peu­vent vrai­ment empoi­son­ner la vie des cou­ples au niveau du vagin, de la verge, de l’anus, très con­tagieuses et aux traite­ments assez douloureux. Il faut se faire vacciner. 

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Nous avons dix ans de recul sur les vac­cins con­tre les papil­lo­mavirus, ils sont totale­ment inof­fen­sifs. Et les pre­miers résul­tats mon­trent qu’ils pro­tè­gent de façon extra­or­di­naire con­tre les can­cers du col de l’utérus. On a l’exemple de l’Australie, du Por­tu­gal, des pays du Nord. L’Australie a beau­coup com­mu­niqué récem­ment. Ce can­cer du col de l’utérus va y dis­paraître dans les 30 ou 40 ans. Ce sont des pays qui ne sont pas con­tre la vac­ci­na­tion et qui vac­ci­nent plus de 80 % des petites filles sans aucune difficulté. 

En France, nous avons une cul­ture anti-vac­cin, et c’est com­pliqué. D’ailleurs, j’ai eu la chance de pou­voir tra­vailler avec le groupe de réflex­ion nation­al sur l’ouverture à la vac­ci­na­tion aux garçons. Mon mes­sage était très clair au sein de ce groupe, j’ai beau­coup insisté. Ils avaient une vision très économique de cette vaccination. 

Il faut savoir que le fait de réserv­er la vac­ci­na­tion aux petites filles était basé sur deux choses. Pre­mière­ment, le fait que le HPV, c’était surtout le can­cer de l’utérus. Ça ne con­cerne que les filles. Seules les filles seraient sen­si­bles au mes­sage. Deux­ième­ment, en vac­ci­nant toutes les filles, on a cru que les garçons allaient être « non vecteurs de la mal­adie », puisqu’il y aurait une rup­ture de la chaîne de trans­mis­sion. Or cela n’est val­able que s’il y a un très haut taux de cou­ver­ture vac­ci­nale. Tout le monde l’a bien com­pris aujourd’hui, c’est le même prob­lème avec la Covid. 

Par ailleurs, en France, on est à 25 % des petites filles qui auraient dû être vac­cinées dans les dix dernières années, et 75 % qui ne l’ont pas été. Autrement dit, c’est un échec total. On a loupé la guerre con­tre le can­cer du col de l’utérus, et on n’a pas cou­vert non plus les garçons qui n’ont pas for­cé­ment de rap­ports avec des filles. Et puis c’est quand même un peu incroy­able d’extraire les garçons de cette lutte con­tre un virus qui fait des rav­ages. Je pense qu’un citoyen, un garçon, un homme, a aus­si envie de par­ticiper à la lutte con­tre cette mal­adie. Il est vrai qu’à cela s’ajoute la très grande dif­fi­culté pour les médecins trai­tants d’aborder cette vac­ci­na­tion à l’âge de 9 ou 10 ans. Abor­der la ques­tion de la sex­u­al­ité est très com­pliqué pour un médecin trai­tant et pour les par­ents. Si en plus on doit dire que ce n’est que pour les filles, c’est un peu dis­crim­i­nant. Enfin, moi, en tant qu’homme, je ne trou­ve pas ça nor­mal du tout. 

Je suis extrême­ment con­tent que la vac­ci­na­tion soit ouverte aux garçons, avec prise en charge par la Sécu­rité sociale, à par­tir de jan­vi­er 2021.

Cela a aus­si été mon cheval de bataille. Ce film, je l’ai fait aus­si pour ça, pour essay­er d’inciter les gens à se faire vac­cin­er. Ils ont besoin de savoir con­tre quoi ils se font vac­cin­er, con­tre quelle mal­adie, de lui don­ner un vis­age avec ces témoignages de patients. Ces patients, on ne les a pas choi­sis pour ça, mais ils ont tous racon­té la même chose : « J’ai con­sulté, on ne m’a pas cru. J’ai re-con­sulté, j’avais tou­jours mon symp­tôme, mais on me dis­ait que ce n’était rien. J’ai vu un doc­teur, il n’a rien vu. J’en ai vu un autre, etc. » C’est incroyable !

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Cela s’appelle « l’errance diagnostique ». C’est vraiment un point commun à tous ces patients ?

Oui, c’est ça. Nous devons donc nous remet­tre en cause, nous, pro­fes­sion­nels. Nous devons juste­ment pren­dre le tau­reau par les cornes et faire en sorte que cela ne se repro­duise plus, ou en tout cas le moins pos­si­ble. Nous nous devons de nous for­mer et de for­mer, d’informer et de sen­si­bilis­er les pop­u­la­tions. C’est bien là toute la voca­tion du film Can­cer ORL, virus HPV, un lien méconnu.

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