Découvrir le pair-accompagnement
Face au cancer, le soutien ne relève pas uniquement du soin médical. À côté des équipes hospitalières, une autre forme d’accompagnement se développe : le pair-accompagnement. Fondé sur le partage d’une expérience vécue, il offre un espace d’écoute et de transmission entre personnes concernées par la maladie. Explications avec Virginie Billard, formatrice et trésorière adjointe du bureau de Corasso.

Quand le cancer surgit, il bouleverse au-delà de l’aspect clinique de la maladie. Il affecte l’identité, la vie sociale, familiale et professionnelle et confronte à des questions parfois difficiles à formuler. Dans ce contexte, la parole d’une personne ayant traversé une épreuve similaire peut prendre une valeur singulière. Ni soignant, ni proche, le pair-accompagnant occupe une place à part, à la croisée de l’expérience et du soutien.
Qu’appelle-t-on le pair-accompagnement ?
Le pair-accompagnement consiste à soutenir une ou plusieurs personnes touchées par une maladie telle que le cancer par l’expérience d’une personne ayant traversé la même maladie.
La différence essentielle avec le « patient partenaire » tient au cadre et à la mission.
« Le patient partenaire s’inscrit au service des soignants et de l’amélioration continue de la qualité des parcours de soins. Sa présence répond à un impératif participatif porté à la fois par les pouvoirs publics et par les institutions de santé. Sa mission, définie par l’établissement hospitalier, s’intègre dans un cadre structuré et institutionnel. Il intervient généralement au sein d’une structure hospitalière, dans une logique collaborative visant à enrichir les pratiques professionnelles par l’apport de son expérience vécue de la maladie », souligne Virginie Billard
Le pair-accompagnant, lui, agit dans un cadre associatif et bénévole. « Il a pour mission de soutenir et d’accompagner ses pairs, individuellement ou collectivement (en groupe), selon une logique ascendante, sans lien avec l’action publique, dans un esprit de participation sociale. Surtout, le pair-accompagnant ne s’adresse pas seulement à un « patient », mais à une personne dans sa globalité : sa vie familiale, professionnelle, sociale, intime », précise t‑elle. De fait, le cancer ne touche pas uniquement le corps médicalisé : il bouleverse toutes les sphères de l’existence.
« Le pair-accompagnant soutien la personne dans sa globalité : sa vie familiale, professionnelle, sociale, intime ».
Le pair-accompagnement peut commencer dès l’annonce du diagnostic — si la personne le souhaite — et se poursuivre pendant les traitements, puis dans « l’après », parfois sur plusieurs années. C’est un accompagnement de vie.
Qui sont les pairs-accompagnants ?
« Ils sont nécessairement touchés par la maladie, soit en tant que patients, soit en tant que proches-aidants. Ils ont l’expérience de « l’être patient » et de l’après-cancer. Ils choisissent de transformer leur vécu en savoirs expérientiels au travers d’une formation et de l’échange avec leurs pairs », répond Virginie Billard.
Chez Corasso, les pairs-accompagnants sont soit d’anciens patients atteints d’un cancer des voies aérodigestives supérieures soit des aidants. L’expérience personnelle de la maladie est un critère fondamental. Certaines associations acceptent des bénévoles non malades ; Corasso privilégie la « communauté d’expérience ». Être pair, c’est partager une vérité vécue.
En quoi leur expérience personnelle fait-elle la différence ?
Le lien se crée immédiatement autour d’un vécu commun. Même sans se connaître, deux personnes ayant traversé un cancer similaire partagent une compréhension implicite.
Dans les cancers tête et cou, les enjeux sont très particuliers : atteinte de la voix, troubles de la déglutition, modification du visage, altération de l’image de soi, isolement social. Ces dimensions touchent à l’identité même. « Le pair-accompagnant peut dire : « Je suis passé par là. » Cette phrase change tout. Elle ouvre un espace de confiance et d’authenticité où l’on peut déposer : ses colères, ses peurs, ses peines, mais aussi, ses joies et ses petites victoires », affirme Virginie Billard.
Pourquoi parler à quelqu’un qui a vécu la même chose peut-il aider ?
« Parler avec un pair-accompagnant est un soutien parce que la parole circule autrement. Le pair occupe une place spécifique : celle d’un semblable. La relation est la plus horizontale possible, indique Virginie Billard. Cette proximité d’expérience réduit le sentiment d’isolement, permet de verbaliser des émotions parfois difficiles à confier aux soignants ou à l’entourage ».
« Lorsque nous sommes touchés par la maladie, nous devenons des malades, des patients et des proches aidants. Mais nous ne sommes pas que cela : nous sommes avant tout des personnes, avec d’autres dimensions de vie : ami, parent, conjoint, enfant, professionnel, bénévole, pratiquant d’activité artistique, de loisir ou sportive … Au delà du partage d’expérience sur le parcours de soin, le vécu des traitements, nous partageons avant tout nos astuces du quotidien, nos luttes, nos espoirs, pour passer de survivre, à vivre, voire à vivre bien ou heureux », confirme Virginie Billard.
Un patient plongé dans les traitements a souvent « le nez dans le guidon ». Le pair incarne l’idée qu’il existe un après.
Que peut-on attendre d’un pair-accompagnant… et que ne peut-il pas faire ?
« Un pair-accompagnant n’est pas un psychologue, un soignant ou un ami. Il ne peut pas non plus délivrer d’avis médical. Il est juste un « pair », qui va, dans la mesure de son expérience, soutenir et accompagner les personnes touchées par un cancer tête et cou (aussi bien la personne elle-même que ses proches aidants) au travers de l’écoute, de l’échange et du partage d’expérience », précise Virginie Billard.
En effet, ce qu’un patient peut attendre d’un pair-accompagnant c’est une écoute attentive et bienveillante, un partage d’expérience adapté à sa situation, à son état émotionnel, à son stade dans le parcours de soin, au contexte (consultation, groupe de parole, hospitalisation.…). Le pair-accompagnant peut aussi fournir des repères concrets sur le quotidien (alimentation, fatigue, reprise du travail, regard des autres…), des informations pratiques (droits, second avis médical, démarches administratives) et soutien moral.
Par exemple, un patient peut demander au pair-accompagnant s’il a le droit de solliciter un second avis. Le pair peut expliquer la démarche, partager son expérience, aider à clarifier les motivations sans jamais se substituer au médecin, ni imposer son avis..
« Un pair-accompagnant n’est pas un psy, un soignant ou un ami. Il ne peut pas non plus délivrer d’avis médical ».
Un pair-accompagnant n’a évidemment pas le droit de poser un diagnostic, de modifier un traitement, de remplacer un psychologue… Il ne doit jamais décider à la place de la personne qu’il soutient. Le pair-accompagnement complète le soin, il ne le remplace jamais.
Les pairs-accompagnants : quel cadre et quelle formation ?
Il est possible, en théorie, de se dire pair-accompagnant sans formation. Mais accompagner quelqu’un dans un parcours de cancer est exigeant. « Accompagner est loin d’être anodin et peut venir résonner avec des parties douloureuses de notre propre parcours ou être très chargé émotionnellement. Il faut aussi pouvoir orienter vers d’autres personnes, des ressources, savoir être à l’écoute sans chercher à influencer la personne que l’on accompagne », détaille Virginie Billard.
Au sein de Corasso, les pairs sont formés. « Notre formation est garante d’un accompagnement respectueux de soi et de l’autre. Après la formation, des groupes de co-développement et de partage d’expérience prennent le relais pour continuer à réfléchir ensemble aux accompagnements », note Virginie Billard.
Se former au pair-accompagnement vise plusieurs objectifs : prendre du recul sur sa propre histoire ; identifier ses limites, transformer son vécu en « savoir expérientiel » transmissible ; apprendre l’écoute active et connaître le cadre éthique
Un point essentiel : le pair doit être suffisamment stabilisé dans son propre parcours. « Sans ce travail préalable, il risque d’être fragilisé par les résonances émotionnelles. Le cadre associatif de Corasso comprend une sélection des bénévoles pair-accompagnants, une formation initiale, une charte éthique, des temps d’échange et de supervision. Cela garantit la qualité et la sécurité de l’accompagnement, pour le pair comme pour la personne accompagnée », assure virginie Billard.
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Comment se déroule un accompagnement entre pairs ?
Il n’existe pas de modèle unique. Le soutien peut prendre différentes formes : permanences hospitalières, échanges téléphoniques, courriels, visioconférences… La temporalité, elle aussi, reste souple. Certaines personnes sollicitent un entretien ponctuel ; d’autres s’inscrivent dans une relation qui se déploie sur plusieurs mois, parfois plusieurs années. « C’est la personne qui donne le rythme des contacts. Le pair s’ajuste, dans la limite de ses disponibilités et du cadre défini », précise Virginie Billard.
Les échanges sont strictement confidentiels. « Le pair-accompagnement est un chemin parcouru côte à côte : parfois quelques pas, parfois plusieurs étapes, et pour certains, un engagement au long cours. Tout dépend de la rencontre. Lorsque nous évoquons certaines situations dans les groupes de formation ou de co-développement, elles sont toujours anonymisées afin qu’aucune personne ne puisse être reconnue », ajoute-t-elle.
Quels bénéfices concrets pour les patients atteints d’un cancer tête et cou ?
Pour les personnes touchées par un cancer des voies aérodigestives supérieures, les bénéfices du pair-accompagnement sont très concrets et s’inscrivent dans le quotidien.
« Il permet d’abord d’oser poser des questions : mieux comprendre les traitements, clarifier une décision médicale.. Le pair n’apporte pas de réponse médicale, mais il aide à formuler les interrogations et à se sentir légitime dans ses démarches », confie Virginie Billard.
Il offre aussi des repères pratiques : astuces pour gérer la douleur, adapter son alimentation, organiser la vie familiale, préparer la reprise du travail ou faire face aux démarches administratives.
« Dans des cancers qui modifient parfois la voix, le visage ou la déglutition, le regard des autres peut devenir difficile à supporter. Le pair-accompagnement aide à mieux vivre les transformations physiques, à reprendre confiance et à renouer progressivement avec une vie sociale. Mais au-delà des aspects pratiques, le bénéfice majeur est souvent plus intime : être compris, être écouté, partager son vécu et trouver des solutions ensemble », affirme t‑elle.
Le pair-accompagnement aide également à mieux traverser le parcours de soins, à apprivoiser la vie après le cancer ou à vivre avec la maladie lorsque celle-ci s’inscrit dans la durée. En somme, il contribue à redonner une place active à la personne, au-delà du statut de patient.
« Pour le patient, le bénéfice majeur du pair-accompagnement c’est être compris, écouté, partager un vécu commun et trouver des solutions ensemble »
Où trouver des dispositifs de pair-accompagnement en cancérologie ?
Les dispositifs ne sont pas encore uniformément structurés ni cartographiés. On peut en trouver : dans certaines associations spécialisées comme Corasso, dans quelques structures hospitalières disposant de permanences, via des réseaux associatifs régionaux…
Pour sa part, la plateforme Tomo permet aux personnes vivant avec une maladie chronique d’entrer en contact avec des pairs-accompagnants formés. Ces derniers peuvent y déposer leur candidature pour rejoindre Tomo et offrir leur soutien aux patients. Ce service est gratuit, confidentiel et sécurisé.
Le développement du pair-accompagnement est en pleine structuration. Les définitions évoluent encore, et l’offre varie selon les régions.
Propos recueillis par Hélia Hakimi-Prévot
POUR ALLER PLUS LOIN :
- Lire le témoignage de Nicole, participante à la formation Corasso au pair-accompgnement.
- Écouter le podcast Cou de Tête de Virginie.
- En savoir plus sur les conseils et astuces de Corasso pour mieux vivre au quotidien avec la maladie.




