Anticorps-drogue conjugués et cancers ORL : des chimiothérapies intelligentes qui ciblent les cellules tumorales
Cette nouvelle classe médicamenteuse a déjà révolutionné la prise en charge de certains cancers. En oncologie tête et cou, plusieurs molécules sont à l’étude, avec des résultats très prometteurs. Comment agissent les anticorps conjugués ? Quels sont les avantages par rapport à une chimiothérapie classique ? Où en est la recherche pour les cancers ORL ? Le point avec le Dr Yungan Tao de Gustave Roussy et le Dr Joey Martin de l’Institut Curie.

Les appellations varient pour désigner cette classe médicamenteuse : anticorps-drogue conjugué (traduction littérale de l’anglais Antibody-Drug Conjugate ou ADC), conjugué anticorps-médicament ou, plus simplement, anticorps conjugué. Derrière ces différents noms, se cache une nouvelle génération de traitements anticancéreux destinés à soigner de manière plus efficace, tout en réduisant les effets indésirables.
Qu’est-ce qu’un anticorps-drogue conjugué ?
« Il s’agit d’un anticorps qui peut se fixer à une protéine spécifique à la surface des cellules tumorales et sur lequel est attachée une molécule de chimiothérapie, appelée ici “payload” », définit le Dr Yungan Tao, oncologue-radiothérapeute à Gustave Roussy, spécialisé en ORL, et président-élu du GORTEC (Groupe d’Oncologie Radiothérapie Tête et Cou). « Une fois l’anticorps fixé à la surface de la cellule cancéreuse, il est internalisé et le médicament de chimiothérapie va détruire la cellule de l’intérieur. On parle d’action cytotoxique. »
Schéma anticorps-drogue conjugué

Plusieurs anticorps conjugués sont déjà employés en pratique clinique, notamment contre les cancers du sein ou de la vessie. Pour l’heure, en cancérologie ORL, aucun ne dispose d’une Autorisation de Mise sur le Marché ou AMM, c’est-à-dire d’une autorisation de commercialisation accordée par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).
Cependant, certains essais sont actuellement en cours. Il existe non seulement des ADCs utilisant des anticorps monoclonaux, qui s’accrochent à une cible unique sur les cellules cancéreuses, mais aussi des ADCs basés sur des anticorps bispécifiques, capables de se fixer à deux cibles distinctes sur la cellule tumorale.
« Il s’agit d’un anticorps qui peut se fixer à une protéine spécifique à la surface des cellules tumorales et sur lequel est attachée une molécule de chimiothérapie. »
Quels sont les avantages des anticorps conjugués ?
« Ils augmentent la spécificité du traitement, tout en réduisant sa toxicité », répond le Dr Joey Martin, ORL à l’Institut Curie. « En ciblant une molécule présente à la surface des cellules tumorales, l’anticorps amène le médicament cytotoxique directement dans la tumeur, comme un cheval de Troie. » Conséquence : « Les effets indésirables de la chimiothérapie s’en voient considérablement réduits, puisque la dose délivrée dans la tumeur est augmentée, quand celle délivrée ailleurs dans l’organisme est limitée », poursuit le Dr Tao.
« Ils augmentent la spécificité du traitement, tout en réduisant sa toxicité. »
» Voir notre dossier dédié à la chimiothérapie contre les cancers tête et cou
Anticorps conjugués en oncologie ORL : où en est la recherche ?
Comme mentionné précédemment, il n’existe pas, à ce jour, de conjugué anticorps-médicament approuvé en France ou en Europe dans le traitement des cancers tête et cou. La Chine a déjà validé un premier traitement pour les cancers du nasopharynx (ou rhinopharynx, ou cavum), en situation récidivante et/ou métastatique. Ce traitement (nommé MRG003) est actuellement en cours d’étude dans notre pays et ailleurs dans le monde.
« La Chine a déjà validé un premier traitement pour les cancers du nasopharynx. Il est actuellement en cours d’étude en France. »
Le Dr Yungan Tao coordonne cet essai, promu par le GORTEC et conduit à Gustave Roussy et dans les autres centres français. Il a déjà inclus un nombre significatif de patients souffrant d’un carcinome épidermoïde à un stade localement avancé, dont le traitement standard consiste en une radio-chimiothérapie (sans chirurgie). Contrairement à l’indication approuvée en Chine, le médicament est testé cette fois pour soigner des cancers initiaux et non des récidives.
» Pour comprendre comment sont réalisés les essais cliniques, voici un article détaillé.
L’essai randomisé comporte deux groupes ou bras :
- dans le bras A, les patients reçoivent l’anticorps conjugué MRG003, combiné à une immunothérapie, en amont de la radio-chimiothérapie standard ;
- dans le bras B, les patients reçoivent seulement l’anticorps conjugué MRG003, avant le traitement standard de radio-chimiothérapie.
Cette étude de phase 2 est destinée avant tout à déterminer si le traitement par anticorps conjugué présente un bénéfice en termes de contrôle tumoral. « Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives, mais nous observons tout de même des réductions tumorales importantes chez les premiers patients, ce qui est très encourageant », affirme le Dr Yungan Tao. Les premiers résultats sont attendus courant 2027.
» Pour en savoir plus sur cet essai, consultez le site de Gustave Roussy.
D’autres ADCs, ciblant des protéines différentes à la surface des cellules tumorales, sont aussi à l’étude en ORL. Le Dr Joey Martin cite un exemple : « Durant le congrès de l’European Society for Medical Oncology (ESMO) en octobre 2025, une étude de phase 2 a été présentée concernant un ADC ciblant une protéine appelée nectine‑4. L’étude concernait des récurrences non-opérables ou des situations métastatiques. Les taux de réponse au traitement, associé au pembrolizumab, étaient de 39 %, allant même jusqu’à quasiment 82 % pour les cancers HPV induits. »
Ces résultats doivent bien évidemment être confirmés par des études de phase 3 avant de pouvoir espérer un traitement disponible pour les patients. Point encourageant : d’autres études dans le monde, à des stades encore préliminaires, testent des anticorps-drogue conjugués dans les cancers tête et cou. Des avancées à suivre donc, avec la plus grande attention.
Propos recueillis par Violaine Badie





