Le suivi par un endocrinologue
Atteinte de la thyroïde, insuffisance surrénalienne, troubles de la fertilité, ostéoporose… Les conséquences hormonales du traitement des cancers tête et cou doivent être prises en charge pour éviter une altération de la qualité de vie. Le Pr Peter Kamenický, chef de service d’Endocrinologie et des Maladies de la Reproduction de l’Hôpital Bicêtre, directeur de l’Unité mixte de recherche « Physiologie et Physiopathologie Endocriniennes » à la Faculté de Médecine de l’Université Paris-Saclay détaille les raisons pour lesquelles un suivi endocrinologique à long terme est parfois indispensable.

Pourquoi consulter un endocrinologue lorsque l’on est atteint d’un cancer tête et cou ?
« La prise en charge des cancers tête et cou inclut très souvent la radiothérapie. Or, lorsque l’on irradie la tête ou la région cervicale, plusieurs glandes endocrines se retrouvent dans le champ d’irradiation », souligne le Pr Peter Kamenický.
Les deux premières structures concernées sont l’hypothalamus et l’hypophyse, qui jouent un rôle central dans la régulation hormonale de l’organisme. Pour simplifier, l’hypothalamus est le « compositeur » qui écrit la partition, tandis que l’hypophyse est le « chef d’orchestre » qui transmet les ordres aux différentes glandes endocrines.
« L’hypophyse contrôle notamment le fonctionnement de la thyroïde, des glandes surrénales, des ovaires et des testicules. Elle régule également la production de l’hormone de croissance. Lorsque ces structures sont exposées aux rayonnements, leur fonctionnement peut progressivement s’altérer. Ces troubles n’apparaissent pas forcément immédiatement : ils peuvent survenir plusieurs années, voire plusieurs décennies après la fin des traitements », précise l’endocrinologue. Tous les patients suivis pour un cancer ORL, ayant bénéficié d’une radiothérapie, doivent donc systématiquement consulter un endocrinologue.
Une consultation avec un endocrinologue est également indiquée lorsqu’une chirurgie a pu léser l’hypophyse ou entraîner une ablation totale ou partielle de la thyroïde. Certaines chimiothérapies peuvent, par ailleurs, présenter une toxicité gonadique (c’est-à-dire, des effets nocifs sur les ovaires chez la femme et les testicules chez l’homme).
« Dans ce cas, l’évaluation de la fonction endocrine des ovaires ou des testicules, ainsi que de la fertilité, fait partie intégrante de la prise en charge. Par ailleurs, il ne faut pas oublier la préservation de la fertilité chez les jeunes patient(e)s avant d’administrer un traitement avec une toxicité gonadique. Enfin, les nouveaux traitements anticancéreux, notamment les immunothérapies (de type anti-CTLA‑4 et anti-PD‑1), peuvent être responsables d’une inflammation de l’hypophyse (hypophysite) ou de la thyroïde (thyroïdite), pouvant entraîner des déficits hormonaux nécessitant une évaluation et un suivi endocrinologiques », détaille le spécialiste.
« Tous les patients suivis pour un cancer ORL, ayant bénéficié d’une radiothérapie, doivent systématiquement consulter un endocrinologue. ».
Pouvez-vous détailler les conséquences possibles de la radiothérapie sur le système endocrinien ?
L’une des plus fréquentes est l’apparition d’une hypothyroïdie, soit parce que la thyroïde a été directement irradiée, soit parce que l’hypophyse ne stimule plus suffisamment cette glande. « Cela peut entraîner une fatigue importante, une prise de poids, une sensibilité accrue au froid ou encore une baisse de la qualité de vie. La radiothérapie peut également provoquer une insuffisance corticotrope, c’est-à-dire un déficit de production d’ACTH par l’hypophyse », indique le Pr Kamenický.
L’ACTH est une hormone qui commande le fonctionnement des glandes surrénales, qui produisent le cortisol, une hormone indispensable à l’organisme pour faire face aux agressions physiques comme une infection, une intervention chirurgicale ou un traumatisme. « C’est probablement le déficit hormonal qui nous préoccupe le plus, car une insuffisance surrénalienne aiguë non diagnostiquée peut mettre la vie du patient en danger », souligne le spécialiste.
D’autres déficits hormonaux peuvent également apparaître : déficit en hormones sexuelles, responsable de troubles des règles ou d’une baisse de la testostérone ; diminution de la libido ; troubles de l’érection ; sécheresse vaginale, douleurs lors des rapports sexuels et une infertilité ou déficit en hormone de croissance, particulièrement important chez les enfants et les adolescents irradiés, chez qui la croissance n’est pas terminée. Chez les patients traités pendant l’enfance, ces atteintes peuvent avoir des conséquences importantes sur la croissance, le développement pubertaire et la fertilité future.
Heureusement, chacun de ces problèmes endocriniens bénéficient, aujourd’hui, de traitements pouvant les corriger et améliorer grandement la qualité de vie des patients.
« Les problèmes endocriniens liés au conséquences de la radiothérapie bénéficient aujourd’hui de traitements pouvant les corriger et améliorer grandement la qualité de vie des patients »
La thyroïde nécessite-t-elle une surveillance particulière ?
« Oui. La thyroïde est directement exposée lors de nombreux traitements des cancers ORL. La radiothérapie par exemple, peut entraîner une hypothyroïdie et également augmenter le risque de développer des nodules thyroïdiens et, plus rarement, un cancer de la thyroïde. C’est pourquoi un suivi régulier est recommandé. Celui-ci peut inclure un dosage hormonal et, lorsque cela est nécessaire, une échographie thyroïdienne afin de repérer précocement d’éventuelles anomalies. Dans ce contexte, notre niveau de vigilance est plus élevé car nous savons que le risque de cancer thyroïdien est augmenté après irradiation cervicale », précise le Pr Kamenický.
Existe-t-il d’autres conséquences endocriniennes moins connues ?
Les effets de la radiothérapie peuvent dépasser le cadre hormonal strict. « Certaines études suggèrent notamment un risque accru d’obésité, en raison d’une atteinte de l’hypothalamus qui participe à la régulation de l’appétit et du poids corporel. Dans ce cas, l’obésité doit être prise en charge par une équipe spécialisée », note le Pr Kamenický.
Par ailleurs, les endocrinologues observent également davantage de problèmes osseux : diminution de la densité minérale osseuse, ostéoporose ou fractures vertébrales. Ces complications justifient parfois la réalisation d’une ostéodensitométrie dans le cadre du suivi.
À quel moment faut-il consulter un endocrinologue ?
Une première consultation avant les traitements est nécessaire. Quant à la surveillance endocrinologique, elle peut débuter à la fin des traitements mais elle doit surtout s’inscrire dans la durée. « Les complications endocriniennes peuvent, en effet, apparaître très tardivement. Nous voyons régulièrement des patients qui consultent dix, quinze ou vingt ans après leur radiothérapie et chez lesquels nous découvrons un déficit hormonal jusque-là méconnu », explique le Pr Kamenický.
« La surveillance endocrinologique peut débuter à la fin des traitements mais elle doit surtout s’inscrire dans la durée »
Quelles sont les attentes des patients lorsqu’ils consultent un endocrinologue ?
Certains patients viennent parce qu’ils présentent des symptômes qu’ils ne s’expliquent pas : fatigue persistante, baisse de la libido, prise de poids, troubles sexuels ou infertilité. « D’autres sont adressés par le centre hospitalier qui les suit pour leur cancer dans le cadre d’un suivi systématique afin de rechercher des complications silencieuses avant qu’elles ne deviennent symptomatiques. L’objectif est alors de déterminer si ces manifestations sont liées à une insuffisance hormonale et, le cas échéant, de proposer un traitement adapté. Cela montre que l’endocrinologue doit avoir sa place dans le cadre de la prise en charge pluridisciplinaire des patients atteints de cancer tête et cou », assure le Pr Kamenický.
Quels sont les bénéfices d’une prise en charge endocrinologique ?
Chez l’enfant, une prise en charge précoce permet d’accompagner la croissance, de favoriser un développement pubertaire normal et d’améliorer la qualité de vie future. Chez l’adulte, le bénéfice principal est d’éviter les complications parfois graves des déficits hormonaux.
« Diagnostiquer une insuffisance surrénalienne permet par exemple de prévenir des situations potentiellement mortelles. Le traitement d’une hypothyroïdie améliore souvent la fatigue, les performances cognitives et le bien-être général. La substitution des hormones sexuelles peut restaurer la libido, améliorer la sexualité, réduire les symptômes liés au déficit hormonal et contribuer à préserver la santé osseuse. Dans certains cas, les troubles de la fertilité peuvent également être pris en charge grâce à des traitements hormonaux spécifiques. Enfin, la surveillance thyroïdienne permet de détecter précocement d’éventuels cancers secondaires, lorsque les chances de guérison sont maximales », détaille le spécialiste.
Quels sont les objectifs de la prise en charge endocrinologique ?
L’objectif est double : prévenir les complications à long terme des traitements oncologiques et préserver la qualité de vie des patients. « Il s’agit d’identifier précocement les déficits hormonaux, de les corriger lorsque cela est possible et d’accompagner les patients tout au long de leur vie », conclut le Pr Kamenický.
Propos recueillis par Hélia Hakimi-Prévot





