Vraie révolution ou effet d’annonce ? Apprenez à décrypter les articles santé
Certains titres d’articles suscitent de vives émotions. Un nouveau traitement qui va changer la donne ? Un moyen de prévention inédit pour éviter de nombreux cancers ? Un dispositif médical qui transformerait la vie des patients ? Derrière les articles de presse dédiés à la santé, se cache une grande hétérogénéité d’informations. Comment savoir si les études présentées sont à deux doigts d’aboutir ? Ou si les recherches sont encore très préliminaires ? Quelques clés de compréhension.

Les exemples se comptent à foison. Corasso avait déjà analysé pour vous l’intérêt d’un dispositif médical destiné à restaurer une voix altérée par la maladie . Tout de suite, une telle formulation attise la curiosité, notamment chez les personnes soignées pour un cancer du larynx ou des cordes vocales. Aussi innovant soit-il, ce patch à coller sur la gorge est très loin de recréer réellement la voix et ne compense pas du tout les séquelles engendrées, par exemple, par une laryngectomie totale.
Une illustration d’information à considérer avec précaution
Dernièrement, d’autres publications ont suscité un grand intérêt dans les titres de presse. Ils sont nombreux à avoir repris cette information qui, forcément, résonne fortement dans la communauté des patients ayant été touchés par un cancer de la tête et du cou. Un chewing-gum permettrait de détruire le papillomavirus présent au niveau de la bouche et pourrait réduire considérablement les risques de cancer de la cavité buccale*.
Certains titres laissent envisager une invention spectaculaire : « Cancer de la bouche : ce chewing-gum révolutionnaire détruit 93 % du HPV selon l’Université de Pennsylvanie », « Cancers ORL : bientôt un chewing-gum pour prévenir et traiter les cancers liés à ce virus courant », « Des scientifiques américains inventent un chewing-gum efficace contre plusieurs cancers de la tête et du cou », etc.
L’étude mentionnée comprend plusieurs choses : des échantillons de salive de patients atteints d’un cancer de la bouche et des échantillons de salive de patients sains ont été mis en contact avec un extrait de gomme issu d’un haricot (Lablab bean), contenant naturellement une protéine antivirale et un peptide antimicrobien.
Mise en contact avec la salive, cette gomme détruirait 93 % des papillomavirus (HPV) présents et s’attaquerait aussi à des bactéries pathogènes rendant les tumeurs plus agressives. Difficile de ne pas penser, immédiatement, à un moyen de prévention des cancers oropharyngés, pour lesquels les HPV constituent un facteur de risque documenté.
Le Dr Philippe Gorphe, oncologue ORL, chirurgien en oto-rhino-laryngologie et chirurgie cervico-faciale à Gustave Roussy de Villejuif, analyse plus en détail cette étude : « Dans ce type de recherche, on connaît un mécanisme et on formule une hypothèse. Plus précisément ici, on connaît le mécanisme de l’infection à HPV et son rôle dans l’apparition de cancers ORL, ainsi que le rôle supposé de certaines bactéries buccales dans la prolifération des tumeurs. On teste donc des molécules qui peuvent influencer la charge virale et le nombre de ces bactéries dans la salive. On ne va pas chercher à démontrer un bénéfice pour les patients. C’est un stade de recherche bien trop précoce pour cela. »
L’expert ORL poursuit : « Est-ce que, pour l’instant, il faut y voir un simple gadget ou quelque chose qui peut réduire réellement les risques de cancers de la bouche et du pharynx ? Personne ne peut encore le dire. »
Il n’est pas exclu que cette gomme devienne, à l’avenir, un réel outil de prévention contre les cancers liés aux HPV. Les connaissances actuelles sont simplement insuffisantes pour avancer de telles hypothèses.
“Dans ce type de recherche, on connaît un mécanisme et on formule une hypothèse. On ne va pas chercher à démontrer un bénéfice pour les patients. C’est un stade de recherche bien trop précoce pour cela.”
Les différentes phases d’études cliniques
Comme le Dr Gorphe le rappelle, la recherche scientifique et médicale raisonne en « phases », de la plus préliminaire à la plus aboutie. Cet exemple précis de gomme à mâcher a été testé « ex-vivo », ce qui signifie en dehors du corps humain. « Nous sommes dans de la recherche translationnelle », précise-t-il.
Pour mieux comprendre, voici un découpage des différentes phases de recherche.
1. La recherche fondamentale
Elle a pour objectif d’améliorer des connaissances comme le fonctionnement du corps humain, l’impact des maladies, des processus physiopathologiques, etc. Aucune application pratique n’est prévue.
2. La recherche translationnelle
Elle fait le lien entre la recherche fondamentale et la recherche clinique, appliquée à l’Homme. L’objectif est de transformer les découvertes et idées élaborées en laboratoire en applications pratiques. Comme dans l’exemple mentionné plus haut, l’idée de recherche translationnelle peut se résumer ainsi : « Est-ce qu’une gomme présentant des molécules antivirales et antibactériennes peut aider à réduire la présence d’HPV et de bactéries pathogènes dans la salive ? » Même si l’intérêt est d’améliorer la santé humaine, il s’agit seulement de tests de faisabilité.
3. La recherche pré-clinique
Elle est réalisée sur un modèle animal ou sur des cultures humaines en laboratoire (« ex-vivo »). Cette étape permet d’acquérir des premières connaissances avant une évaluation chez l’Homme.
Par exemple, dans le cas d’un candidat-médicament, la recherche pré-clinique va étudier des aspects de pharmacologie et de toxicologie, pour valider ou non un mécanisme d’action et ses potentiels effets indésirables.
« La recherche scientifique et médicale raisonne en « phases », de la plus préliminaire à la plus aboutie. »
4. La recherche clinique
Elle est effectuée chez l’être humain et se divise, elle-même, en plusieurs phases : de 1 à 3, voire 4.
- phase 1 : Il s’agit d’une première administration chez l’Homme, chez un petit nombre de sujets sains, destinée notamment à définir la dose maximale tolérée d’un médicament et à observer les premiers effets secondaires.
- phase 2 : C’est une étude d’efficacité réalisée sur un petit nombre de malades. Les objectifs sont notamment de définir la dose minimale efficace et la toxicité du candidat-médicament.
- phase 3 : L’efficacité est testée sur un nombre de malades plus important. Cette étape est indispensable pour prouver une réelle efficacité, déterminer les doses à administrer, observer les toxicités et effets indésirables.
L’ensemble de ces phases de recherche peut s’étaler sur de nombreuses années, voire décennies. De plus, même quand une étude de phase 3 démontre un grand intérêt, par exemple pour un traitement innovant, le laboratoire doit ensuite déposer une demande d’autorisation de mise sur le marché ou AMM) auprès de l’ANSM (Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé). L’AMM est l’étape indispensable pour que le traitement puisse être proposé aux patients. Elle peut être accordée selon un délai plus ou moins long.
Il existe une dernière étape, la phase 4. Ces études sont réalisées après l’autorisation de mise sur le marché, pour vérifier la sécurité d’usage du médicament sur le long terme.
Vous l’aurez compris, seules les études de phase 3 (parfois des études de phase 2 avec des résultats spectaculaires, mais ces cas restent rares), peuvent réellement se traduire par des applications cliniques pour les patients, accessibles dans des délais raisonnables.
« L’ensemble des phases de recherche peut s’étaler sur de nombreuses années, voire décennies. »
S’enthousiasmer ou garder la tête froide ?
Avant tout, rappelez-vous que garder un esprit critique ne signifie pas rester perplexe devant toutes les actualités qui vous passeront sous les yeux. La recherche sur les cancers ORL avance et il y a de quoi s’en réjouir.
» Découvrez notre article dédié à la recherche sur les cancers ORL rares
Certains articles de presse nécessitent d’être nuancés, d’autres méritent que l’on s’enthousiasme. Pour savoir où placer le curseur, nous avons glané quelques conseils pour vous aider à analyser les informations santé.
- Ne vous arrêtez pas au titre et au paragraphe d’introduction (désigné par le terme « chapô » ou « chapeau » dans la presse). Le reste du texte apporte généralement des nuances essentielles pour la compréhension du sujet.
- Quand des études présentées ne permettent pas de conclure à un réel intérêt ou nécessitent de plus amples recherches, leurs auteurs le mentionnent et cette notion est ajoutée dans l’article de presse, souvent à la fin.
- Comparez le traitement de la même actualité sur différents supports. La presse grand public mise plus souvent sur des titres « accrocheurs » pour inciter les lecteurs à consulter leur page. Recherchez si le même sujet est traité dans des magazines à destination des professionnels de la santé (Le Quotidien du Médecin, Le Moniteur des Pharmacies, etc.). Même si ces médias réservent la lecture intégrale de leurs articles à leurs abonnés, les premiers paragraphes restent consultables et peuvent déjà vous en dire plus sur l’intérêt, ou non, de l’étude présentée.
- Enfin, si vous avez trouvé une information que vous souhaiteriez mieux comprendre, adressez tout simplement votre question à un professionnel de santé. Votre oncologue, votre médecin traitant, votre pharmacien, pourront vous dire ce qu’ils en pensent et ainsi vous éclairer.
« La recherche sur les cancers ORL avance et il y a de quoi s’en réjouir. »
Par Violaine Badie
*Daniell, H., Wakade, G., Singh, R. et al. Ex vivo HNSCC clinical studies using saliva and antiviral or antibacterial chewing gums reveal reduction in carcinogenic microbes. Sci Rep 16, 7886 (2026). https://doi.org/10.1038/s41598-026–39062‑w
POUR ALLER PLUS LOIN :
- En savoir plus sur les essais cliniques.
- Découvrir les acteurs référents en cancérologie ORL.
- Notre projet de recherche ORigineL, co-promue avec l’Inserm.





