Prothèse de langue

Prothèse de langue : un nouvel espoir pour les patients opérés d’une glossectomie

Après une glos­sec­tomie (abla­tion de la langue) les patients peu­vent per­dre des fonc­tions essen­tielles : par­ler, gér­er leur dég­lu­ti­tion ou encore, s’alimenter nor­male­ment. Lorsque la réha­bil­i­ta­tion chirur­gi­cale n’est pas pos­si­ble, peu de solu­tions exis­tent aujourd’hui. Au sein des ser­vices de chirurgie max­il­lo-faciale et ORL du CHU d’Angers, l’épithésiste et pro­thé­siste max­il­lo-faciale Hélène Rio-Ker­i­huel expéri­mente actuelle­ment une pro­thèse de langue chez une patiente ayant subi une glos­sec­tomie totale. Une approche inno­vante, dévelop­pée en étroite col­lab­o­ra­tion avec une orthophoniste.

reconstruction prothese langue

Vous expérimentez actuellement une première prothèse de langue chez une patiente ayant eu une glossectomie totale. Pouvez-vous expliquer comment se déroule cette phase de test ? Et en quoi consiste cette prothèse ? 

En cas de glos­sec­tomie totale, les con­séquences sont majeures : la per­son­ne ne peut qua­si­ment plus par­ler, dég­lu­tir cor­recte­ment, ni même avaler sa salive nor­male­ment. Les patients béné­fi­cient alors d’une réé­d­u­ca­tion effec­tuée par un ortho­phon­iste. « Pour ma part, j’ai souhaité tester la mise en place d’une pro­thèse de langue afin d’amélior­er davan­tage le con­fort  en terme de phona­tion et de dég­lu­ti­tion. J’ex­péri­mente ce dis­posi­tif chez une pre­mière patiente. Pour cela, j’ai d’abord com­mencé par refaire son appareil den­taire inférieur car plusieurs dents avaient été retirées. Ensuite, j’ai sculp­té une pre­mière langue en cire afin de réalis­er des essais de phona­tion », souligne Hélène Rio-Ker­i­huel, épithé­siste et pro­thé­siste maxillo-faciale. 

» Décou­vrez le témoignage de Car­o­line, opérée d’une glos­sec­tomie totale, béné­fi­ciant de ce nou­veau dis­posi­tif innovant

Cette langue arti­fi­cielle, réal­isée en cire, est fixée sur un plateau en résine inté­gré à l’appareil den­taire inférieur. « Pour l’instant, nous sommes dans une phase de tests très pro­gres­sive : nous mod­i­fions les vol­umes, les reliefs et les points d’appui de la langue en fonc­tion des sons que ma patiente arrive ou non à pro­duire. Une fois que nous aurons trou­vé la forme la plus fonc­tion­nelle pos­si­ble, la langue sera réal­isée en sil­i­cone médi­cal », précise-t-elle.

« J’ai souhaité tester la mise en place d’une pro­thèse de langue afin d’amélior­er davan­tage le con­fort des patients ayant eu une glos­sec­tomie, en terme de phona­tion et de déglutition ». 

Aux États-Unis, la prothèse de langue existe déjà. Qu’en est-il en France ?

« Des travaux ont déjà été menés en France pour la mise en oeu­vre de pro­thès­es de langue mais cela reste expéri­men­tal  », indique  Hélène Rio-Kerihuel.

Aux États-Unis, cer­taines pro­thès­es de langue exis­tent déjà, sou­vent en résine rigide. « J’ai échangé indi­recte­ment avec une équipe de pro­thé­sistes améri­caine, via une patiente qui partage beau­coup son par­cours sur les réseaux soci­aux. Cela nous a per­mis d’obtenir des pistes de réflex­ion mais chaque per­son­ne reste unique et chaque pro­thèse doit être ultra per­son­nal­isée, réal­isée en étroite col­lab­o­ra­tion avec le patient. C’est un vrai chal­lenge ! », note la spécialiste.

« Chaque per­son­ne reste unique et chaque pro­thèse doit être ultra per­son­nal­isée, réal­isée en étroite col­lab­o­ra­tion avec le patient ».

Pourquoi la prothèse de langue doit-elle se fixer sur un appareil dentaire inférieur ?

« Parce que nous devons trou­ver un moyen de ren­dre la pro­thèse fonc­tion­nelle, c’est-à-dire, de per­me­t­tre à la langue fab­riquée de bouger dans la bouche du patient », affirme Hélène Rio-Ker­i­huel. Or la mandibule, c’est-à-dire la mâchoire inférieure, est le seul os mobile du crâne. Elle bouge grâce aux artic­u­la­tions tem­poro-mandibu­laires situées juste devant les oreilles. 

« Comme il n’y a plus de langue, nous devons pren­dre une empreinte très par­ti­c­ulière du planch­er buc­cal, c’est-à-dire toute la zone située der­rière les dents inférieures. Nous réal­isons ensuite une sorte de plateau en résine sur lequel vient se fix­er la langue pro­thé­tique. Mais, sou­vent, il faut aus­si tra­vailler le max­il­laire supérieur. Chez ma patiente, par exem­ple, le palais est très creux. L’absence de langue créait une cav­ité énorme dans la bouche, ce qui rendait la voix nasil­larde. J’ai donc fab­riqué un appareil supérieur per­me­t­tant d’abaisser le palais afin de réduire cet espace pour une meilleure réso­nance de la voix et pour recréer de meilleurs points d’ap­puis pour les sons », ajoute-t-elle.

Vous développez deux types de langues : une pour la phonation et une pour améliorer la déglutition. En quoi consistent-elles ?

« Oui, nous tra­vail­lons actuelle­ment sur deux fonc­tions dif­férentes. La pre­mière pro­thèse de langue, celle sur laque­lle je suis en train de tra­vailler, est des­tinée à la phona­tion. Elle est sculp­tée avec dif­férents reliefs pour repro­duire cer­tains points d’appui nor­male­ment assurés par la langue naturelle. Par exem­ple : une petite pro­tubérance au bout de la langue aide à pro­duire les sons “t” ou “d” ; un creux cen­tral facilite les sons “ch” ou “s” ; cer­taines zones plus épaiss­es per­me­t­tent d’aller chercher des sons plus postérieurs comme “k” ou “gr”. Bien sûr, nous ne pour­rons jamais repro­duire tous les sons par­faite­ment, car il s’agit d’une langue immo­bile. Mais grâce aux mou­ve­ments de la mandibule, des lèvres et des joues, on peut recréer cer­tains phonèmes en fonc­tion des vol­umes mobil­isés », assure Hélène Rio-Kerihuel.

La sec­onde pro­thèse est davan­tage pen­sée pour la dég­lu­ti­tion. Elle ressem­ble plus à un dôme avec une pente ori­en­tée vers l’arrière afin de guider les ali­ments et la salive vers la gorge. « L’objectif est de faciliter l’alimentation et de lim­iter les fauss­es routes », pré­cise la prothésiste. 

Sur quels critères vous fondez-vous pour choisir les matériaux utilisés pour fabriquer une prothèse de langue ?

« La phase de test se fait d’abord en cire car cela per­met de mod­i­fi­er facile­ment les vol­umes. Ensuite, nous envis­ageons une réal­i­sa­tion en sil­i­cone médi­cal, comme pour les pro­thès­es faciales que je réalise déjà en épithèse max­il­lo-faciale. Le sil­i­cone est intéres­sant car il est plus sou­ple, plus con­fort­able et plus naturel qu’une résine rigide », explique Hélène Rio-Kerihuel. 

«  Les pro­thès­es de langue que je fab­rique sont en sil­i­cone car ce matéri­au est plus sou­ple, plus con­fort­able et plus naturel qu’une résine rigide »

reconstruction prothese langue 2 rotated

Ces matériaux sont-ils différents de ceux utilisés pour les appareils dentaires ?

« Oui. L’appareil den­taire lui-même est réal­isé en résine pro­thé­tique clas­sique, comme un appareil den­taire con­ven­tion­nel. La langue, elle, néces­site des matéri­aux beau­coup plus sou­ples et spé­ci­fiques. Nous util­isons notam­ment des sil­i­cones médi­caux de la mar­que Fac­tor 2, dis­tribués en France par Den­tidis à Lyon. Cer­tains pig­ments spé­ci­fiques pour imiter le côté rosé de la langue provi­en­nent égale­ment de cette société. Ils per­me­t­tent de repro­duire l’aspect visuel des tis­sus de façon très naturelle », con­fie la spécialiste

Pourquoi travaillez-vous en étroite collaboration avec un orthophoniste ?

L’orthophoniste est indis­pens­able. La pro­thèse seule ne suf­fit pas. Après des années sans langue, les patients ont dévelop­pé de nou­velles straté­gies mus­cu­laires pour par­ler. Un fait con­fir­mé par Hélène Rio-Kerihuel. 

« Ma patiente, par exem­ple, utilise énor­mé­ment ses lèvres et ses joues pour com­penser. Toute la réé­d­u­ca­tion ortho­phonique con­siste donc à réap­pren­dre cer­tains sché­mas de phona­tion avec la nou­velle pro­thèse. Nous tra­vail­lons ensem­ble sur chaque son afin d’adapter pro­gres­sive­ment les reliefs de la langue. Selon les résul­tats, je rajoute de la matière, j’en enlève, je mod­i­fie les vol­umes… C’est un tra­vail extrême­ment per­son­nal­isé. La moti­va­tion du patient joue aus­si un rôle essen­tiel dans la réha­bil­i­ta­tion. Ma patiente est très investie, ce qui per­met d’avancer rapi­de­ment ».

« La réé­d­u­ca­tion ortho­phonique con­siste à réap­pren­dre cer­tains sché­mas de phona­tion avec la nou­velle prothèse ».

Dans quels autres cas que le cancer de la langue peut-on recourir à une prothèse de langue ou de palais ?

Les indi­ca­tions con­cer­nent prin­ci­pale­ment les glos­sec­tomies liées aux can­cers de la langue ou de la cav­ité buc­cale, notam­ment lorsque les recon­struc­tions chirur­gi­cales ne sont plus pos­si­bles à cause des rayons ou des traite­ments. Les pro­thès­es de langues sont aus­si utiles en cas d’ac­ci­dent, de mor­sures par un chien, par exem­ple, lorsque la par­tie de la langue coupée n’a pas pu être suturée en urgence.

« Mais en pro­thèse max­il­lo-faciale, nous tra­vail­lons aus­si beau­coup sur les pro­thès­es de palais, notam­ment après des max­il­lec­tomies (abla­tions de tout ou par­tie du palais) sur­v­enues lors de can­cers. Dans ces cas-là, il existe une com­mu­ni­ca­tion entre la bouche, les fos­s­es nasales et les sinus max­il­laires : les patients ne peu­vent plus manger cor­recte­ment, les ali­ments remon­tent dans le nez et la parole devient très dif­fi­cile. Je mets alors en place une pro­thèse den­tée munie d’un obtu­ra­teur qui vient combler la cav­ité. Sou­vent, je vois les patients avant la chirurgie afin de pré­par­er l’appareil en amont. Cela me per­met de le met­tre en place au bloc opéra­toire. Ain­si, dès leur réveil, les patients peu­vent recom­mencer à com­mu­ni­quer et s’affranchir de la sonde naso­gas­trique. Psy­chologique­ment, c’est très impor­tant pour les patients », assure Hélène Rio-Kerihuel. 

Quelle est, selon vous, la durée de vie d’une prothèse de langue en silicone ?

« Nous man­quons encore de recul, puisque c’est une pre­mière expéri­men­ta­tion. Mais j’estime qu’une pro­thèse de langue en sil­i­cone aura prob­a­ble­ment une durée de vie d’environ un an max­i­mum. Dans la bouche, le matéri­au est énor­mé­ment sol­lic­ité : on par­le, on mange, on avale con­stam­ment. C’est beau­coup plus agres­sif que pour une pro­thèse faciale. Pour les épithès­es du vis­age, les sil­i­cones durent générale­ment entre 18 et 24 mois avant que la couleur ne s’altère sous l’effet des UV. Si le sil­i­cone s’avère trop frag­ile à long terme, nous envis­agerons peut-être des alter­na­tives en résine », note la prothésiste.

» Tout savoir sur les épithès­es maxillo-faciales

À terme, souhaitez-vous former d’autres prothésistes à cette technique ?

« Oui, bien sûr. Le but n’est pas de garder cela unique­ment pour moi. De nou­veaux défis nous atten­dent : notam­ment, la fab­ri­ca­tion de pro­thès­es de langue en cas de glos­sec­tomie par­tielle. Si nos résul­tats con­tin­u­ent d’être encour­ageants, j’aimerais beau­coup trans­met­tre cette approche à d’autres pro­thé­sistes afin que davan­tage de patients puis­sent en béné­fici­er », con­clut ‑elle.


Pro­pos recueil­lis par Hélia Hakimi-Prévot

POUR ALLER PLUS LOIN :

- Écouter le
pod­cast sur la glos­sec­tomie du Pro­fesseur Nico­las Fakhry.
- Pour faciliter la com­mu­ni­ca­tion, décou­vrir la lec­ture labi­ale.
- En savoir plus sur les out­ils pour se faire entendre.

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