La rééducation oculaire par l’orthoptiste
Vision double, troubles des mouvements oculaires, instabilité du regard, difficultés d’équilibre… Certains cancers tête et cou ainsi que leurs traitements peuvent avoir des répercussions importantes sur la fonction visuelle. Orthoptiste libérale et au centre hospitalier de Dunkerque, enseignante à l’Université de Lille, formatrice à l’Union Nationale pour la Recherche et l’Information en Orthoptie (UNRIO), Katrine Hladiuk explique le rôle de l’orthoptie dans l’accompagnement des patients.

Qu’est-ce que l’orthoptie ?
L’orthoptie est une profession paramédicale spécialisée dans le dépistage, l’évaluation, la rééducation et le suivi des troubles visuels, du nourrisson à la personne âgée. Son rôle ne se limite pas à l’œil lui-même. Alors que l’ophtalmologiste prend en charge les maladies de l’œil, l’orthoptiste s’intéresse à la vision fonctionnelle, c’est-à-dire à la manière dont l’information visuelle est captée, transmise et traitée jusqu’au cerveau.
« Nous évaluons notamment les mouvements oculaires, la coordination entre les deux yeux, la vision binoculaire, les champs visuels et la capacité à diriger efficacement le regard. Pour voir une seule image et interagir correctement avec notre environnement, les six muscles de chaque œil doivent fonctionner en parfaite coordination. C’est cette efficacité visuelle globale que nous cherchons à préserver ou à restaurer », souligne Katrine Hladiuk.
Quels sont les patients atteints de cancers tête cou qui consultent un orthoptiste ?
Les situations sont très variées. L’œil est en relation étroite avec de nombreuses structures anatomiques de la face et du cerveau. Dès qu’une tumeur ou un traitement affecte ces zones, des conséquences visuelles peuvent apparaître. « Nous voyons des patients présentant des tumeurs du massif facial, notamment du sinus maxillaire ; des cancers du cavum (nasopharynx) ; des tumeurs situées à proximité des voies optiques ou des nerfs oculomoteurs ; des neurinomes de l’acoustique (tumeur bénigne du nerf cochléo-vestibulaire) ou d’autres tumeurs touchant le système vestibulaire. Nous suivons aussi des patients ayant des séquelles liées à la chirurgie, à la radiothérapie ou à certains traitements oncologiques », indique Katrine Hladiuk.
Ces patients consultent principalement pour une vision double, des troubles des mouvements oculaires, de la fixation oculaire, une baisse de l’efficacité visuelle, une instabilité du regard ou encore des troubles de l’équilibre liés à une mauvaise intégration des informations visuelles.
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Pour quelles situations l’orthoptiste intervient-il le plus souvent ?
L’une des situations les plus fréquentes concerne la diplopie, c’est-à-dire la vision double. Par exemple, après l’ablation d’une tumeur du sinus maxillaire, il peut être nécessaire de retirer une partie du maxillaire qui constitue également le plancher de l’orbite. Malgré les techniques de reconstruction, l’œil peut ne plus être exactement au même niveau que l’autre, entraînant une vision double. « Nous intervenons également lorsque la tumeur comprime un ou plusieurs nerfs oculomoteurs. C’est souvent le cas dans certaines tumeurs du cavum. Les muscles des yeux ne fonctionnent alors plus correctement, les yeux se désalignent et le patient voit double », précise l’orthoptiste.
Dans d’autres situations, notamment lors de neurinomes de l’acoustique, les patients décrivent une sensation d’instabilité visuelle, de flou ou d’oscillopsie, c’est-à-dire l’impression que l’environnement bouge lorsqu’ils marchent. Ces troubles sont liés à l’atteinte des systèmes qui coordonnent le regard et l’équilibre.
« Enfin, les orthoptistes participent aussi à l’exploration diagnostique. Certains examens, tels que le champ visuel, peuvent mettre en évidence des anomalies de la vision. La coordimétrie, quant à elle, mesure les déviations oculaires et les limitations de mouvements des yeux. Elle permet d’objectiver les déséquilibres musculaires oculaires liés à une paralysie d’un nerf oculomoteur. Ces anomalies orientent ensuite le médecin vers des investigations complémentaires afin d’en rechercher la cause », note Katrine Hladiuk.
« L’une des situations les plus fréquentes pour lesquelles intervient l’orthoptiste concerne la diplopie, c’est-à-dire la vision double ».
Quels sont les objectifs de la prise en charge orthoptique dans ces différentes situations ?
Le premier objectif est d’améliorer la qualité de vie du patient. De fait, la vision double est extrêmement handicapante. Elle perturbe la lecture, la marche, l’équilibre et les activités du quotidien. L’orthoptiste cherche donc à restaurer une vision simple et confortable.
« Pour cela, nous réalisons un bilan orthoptique complet afin d’évaluer la vision binoculaire, les mouvements oculaires et l’importance de la déviation des yeux. Selon les cas, plusieurs solutions peuvent être proposées : une rééducation orthoptique visant à renforcer ou maintenir la coopération entre les deux yeux ; la mise en place de prismes sur les lunettes afin de réaligner les images perçues. Un suivi régulier est souvent proposé, tout au long du parcours de soins, pour adapter les corrections en fonction de l’évolution de la maladie ou des traitements », assure la spécialiste.
Dans les situations liées aux atteintes vestibulaires, l’orthoptiste travaille davantage sur la stabilisation du regard et la coordination des mouvements oculaires, souvent en collaboration avec les kinésithérapeutes vestibulaires. « Nous sommes également des observateurs privilégiés de l’évolution neurologique du patient. Les résultats de nos examens permettent parfois de suivre indirectement l’efficacité des traitements ou l’évolution des séquelles », précise-telle.
« Pour restaurer une vision simple et confortable, plusieurs solutions peuvent être proposées : une rééducation orthoptique (…) ; la mise en place de prismes sur les lunettes (…).
À quel moment du parcours de soins intervient l’orthoptiste ?
L’orthoptiste peut intervenir à toutes les étapes du parcours de soins. Parfois, c’est même avant le diagnostic. Exemple : un patient consulte pour une gêne visuelle, une vision double ou un trouble des mouvements oculaires. L’examen orthoptique peut alors mettre en évidence une paralysie oculomotrice ou une anomalie qui conduit le médecin à demander des examens complémentaires. « Nous pouvons également intervenir pendant les traitements. Les patients sont suivis afin d’évaluer l’évolution de leurs symptômes, d’adapter les prismes si nécessaire et de maintenir la meilleure fonction visuelle possible », note Katrine Hladiuk.
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Enfin, l’orthoptiste accompagne aussi les patients après les traitements, lorsque persistent certaines séquelles visuelles liées à la tumeur, à la chirurgie ou à la radiothérapie. Il travaille en étroite collaboration avec les ORL, ophtalmologistes, neurologues, neurochirurgiens, oncologues et chirurgiens maxillo-faciaux.
Quelle est la durée de la rééducation ou du suivi ?
Il n’existe pas de durée standard. Le suivi dépend de la nature de la tumeur, des traitements réalisés et de l’évolution clinique. « Par exemple, certains patients atteints d’un cancer du cavum sont vus régulièrement durant toute la durée des traitements et pendant la période de récupération neurologique. Les prismes peuvent être modifiés à plusieurs reprises jusqu’à stabilisation de la situation. Pour les tumeurs vestibulaires, la compensation visuelle peut parfois être plus rapide, notamment lorsqu’un travail conjoint est réalisé avec les kinésithérapeutes spécialisés », explique l’orthoptiste. Même après la fin des traitements oncologiques, des contrôles ponctuels peuvent rester nécessaires.
Comment trouver un orthoptiste lorsqu’on a un cancer de la tête et du cou ? Est-on toujours adressé par un centre de prise en charge du cancer ?
Le plus souvent, le patient est orienté par l’équipe médicale qui le suit : ORL, ophtalmologiste, oncologue, neurologue ou chirurgien. « Dans certains établissements, les patients sont adressés directement à l’orthoptiste du service d’ophtalmologie de l’hôpital. Dans d’autres cas, le suivi peut être réalisé en cabinet de ville, en lien avec les équipes hospitalières. Tous les médecins peuvent prescrire un bilan orthoptique lorsqu’ils identifient une problématique visuelle nécessitant une évaluation spécialisée », assure Katrine Hladiuk. Le choix du professionnel dépend ensuite de l’organisation locale et des collaborations existantes entre les centres prenant en charge les cancers et les orthoptistes du territoire.
Propos recueillis par Hélia Hakimi-Prévot
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