Kinésithérapie et trismus : une approche préventive évaluée
Les patients traités pour un cancer ORL souffrent parfois d’un trismus (ouverture buccale réduite), en lien avec la maladie et/ou les traitements. Une étude nommée OPEN a cherché à savoir si une kinésithérapie préventive et un protocole d’éducation thérapeutique pouvaient améliorer ces situations. Éclairage avec Kerstin Faravel, kinésithérapeute à l’Institut du Cancer de Montpellier.

Prévenir plutôt que de traiter. Telle est l’idée de base de l’essai clinique OPEN, qui a été réalisé à l’Institut du Cancer de Montpellier (ICM), au CHU d’Amiens, à l’Institut Sainte-Catherine ou l’Institut du Cancer Avignon-Provence, au Centre Jean Perrin de Clermont-Ferrand et au CHU de Saint-Pierre à La Réunion. Comment une approche préventive de kinésithérapie intégrant l’éducation thérapeutique du patient peut-elle réduire le risque de trismus en oncologie ORL ? Ou, à défaut, diminuer la perte d’ouverture buccale déjà installée ?
» Lire notre article sur l’importance de la kinésithérapie dans les cancers de la tête et du cou
Qu’est-ce qu’un trismus ?
Le trismus est défini par une ouverture buccale ≤ 35 mm. Ce symptôme est régulièrement observé chez des patients traités pour un cancer des voies aérodigestives supérieures ou VADS.
« Le traitement d’un cancer des VADS repose principalement sur un trépied qui combine la chirurgie, la radiothérapie et les traitements systémiques (chimiothérapie et immunothérapie). Ces traitements sont lourds, souvent difficiles à tolérer et peuvent entraîner de nombreuses séquelles, telles que fibrose, adhérences cicatricielles, sécheresse buccale, dysphagie (difficulté à déglutir), trismus (contraction constante et involontaire des muscles de la mâchoire) ou diminution de l’ouverture buccale, qui impactent directement la qualité de vie des patients », peut-on lire dans un article publié dans Kinésithérapie La Revue, concernant le Parcours ORL à l’Institut du Cancer de Montpellier.
Kerstin Faravel, principale autrice de cet article, explicite : « Dans les cancers ORL, la localisation en elle-même peut augmenter le risque de trismus. Par exemple, les cancers de l’oropharynx ou de l’amygdale peuvent plus facilement affecter l’ouverture buccale qu’un cancer du larynx par exemple. Nous pouvons donc observer un trismus avant tout traitement, même si cela reste assez rare. »
Il existe ensuite des trismus qui apparaissent en post-chirurgical. Cependant, cette séquelle est davantage observée suite à une radiothérapie concomitante à une chimiothérapie. « La radiothérapie seule semble être moins pourvoyeuse de trismus », affirme la Coordinatrice de la recherche paramédicale à l’ICM.
« Le trismus est davantage observé suite à une radiothérapie concomitante à une chimiothérapie. »
Quelle est la fréquence du trismus en oncologie de la tête et du cou ?
Cette question trouve des réponses très variées dans la littérature scientifique, avec une prévalence estimée entre 6 et 79 % selon les études. Cette grande hétérogénéité s’explique, selon Kerstin Faravel, par plusieurs facteurs : « Certaines études mélangent toutes les localisations de cancer ORL. Les mesures ne sont pas toutes réalisées de la même façon ni au même moment dans le parcours de soins. »
Afin d’analyser de manière plus précise la prévalence du trismus chez les patients soignés pour un cancer des voies aérodigestives supérieures, l’étude OPEN a débuté en 2015 par une première étape observationnelle. « Nous avons inclus 45 patients dans cette étape, chez qui nous avons relevé le pourcentage de trismus au moment de l’inclusion, soit avant tout traitement, puis 10 semaines après le traitement, puis à 6 mois et à 1 an », poursuit la kinésithérapeute.
La mesure de l’ouverture buccale a été est effectuée entre les incisives supérieures et inférieures, à l’aide d’une réglette spécifique à usage unique. L’équipe en charge de l’étude a recensé une prévalence du trismus de 27 %.
« Nous avons inclus 45 patients dans l’étape observationnelle de l’étude, chez qui nous avons relevé le pourcentage de trismus au moment de l’inclusion, soit avant tout traitement, puis 10 semaines après le traitement, puis à 6 mois et à 1 an. »
Prévention du trismus par kinésithérapie et éducation thérapeutique du patient
Une fois cette première étape observationnelle terminée, l’étude OPEN est entrée dans une seconde phase (étape interventionnelle), qui s’est achevée en mars 2026. Au total, 195 patients ont été inclus. Tous ont bénéficié du nouveau parcours de soins instauré à l’Institut du Cancer de Montpellier, qui comprend une consultation de kinésithérapie en amont des traitements.
« Nous avons mis en place un programme éducatif de prévention du trismus auprès de tous ces patients, même ceux qui ne souffraient pas d’un trismus avant de débuter leurs traitements », détaille Kerstin Faravel. « Nous leur avons montré différents massages des muscles temporal et masséter, des exercices de mobilisation cervicale, de la mâchoire et de la langue. Des exercices que le patient fait lui-même, en notant à quelle fréquence il les réalise. »
Durant l’étude OPEN, les patients concernés ont été suivis par un kinésithérapeute une fois par semaine, pendant toute la durée des traitements. Le même suivi que dans l’étape observationnelle était ensuite prévu : 10 semaines après l’arrêt des traitements, puis à 6 mois et à 1 an.
« Les outils éducatifs choisis pour cet essai sont destinés à apporter davantage d’autonomie aux patients. Ils peuvent néanmoins nous solliciter à tout moment, s’ils ont besoin d’un rappel pour savoir comment réaliser les exercices ou pour toute autre demande », ajoute la Kerstin Faravel.

Exemples d’exercices présentés aux patients dans la prévention du trismus (Crédit : Institut du Cancer de Montpellier)
Quels sont les bénéfices de cette kinésithérapie préventive sur le trismus ?
Les résultats de l’étape interventionnelle de l’étude OPEN ne sont pas encore connus. Ils sont attendus pour la fin de l’année 2026. « Les bénéfices de l’accompagnement en kinésithérapie préventive et de l’éducation thérapeutique semblent notables. Bien évidemment, les résultats vont être très intéressants. Ceci dit, nous avons déjà changé nos pratiques à l’ICM, avant même d’avoir ces résultats définitifs. La kinésithérapie est totalement incluse dans le parcours de soins maintenant, avant le début des traitements, ce qui n’était pas le cas avant », commente Kerstin Faravel.
Quant à savoir si cette étude OPEN pourrait aider à changer les pratiques au niveau national, la question reste délicate. « Nous n’avons pas réalisé une étude randomisée, soit avec une partie des patients tirée au sort qui bénéficie de la kinésithérapie préventive et une autre qui n’en bénéficie pas. Pour nous, c’est une question d’éthique. Or, cette condition est nécessaire pour que les études soient prises en compte pour établir de nouvelles recommandations de prise en charge. » Cette condition est, en effet, parfois difficile à remplir dans le cadre d’essais cliniques portant sur des disciplines paramédicales.
« Les bénéfices de l’accompagnement en kinésithérapie préventive et de l’éducation thérapeutique semblent notables. »
Néanmoins, les avantages démontrés par l’étude OPEN, quand ils seront publiés, pourront inspirer d’autres Centres de lutte contre le cancer à inclure de la kinésithérapie plus tôt dans le parcours de soin en oncologie ORL, dans un objectif de prévention du trismus.
Propos recueillis par Violaine Badie
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- Notre projet de recherche ORigineL, co-promue avec l’Inserm.





