Cancers de la glande lacrymale : quels sont les symptômes, les traitements, les séquelles éventuelles ?
Les glandes lacrymales peuvent être le siège de tumeurs malignes, de plusieurs types différents. Comment se manifestent-elles ? Existe-t-il des facteurs de risque identifiés ? Comment sont-elles diagnostiquées et traitées ? Quels peuvent être les séquelles laissées par ces cancers ? Le Dr Nathalie Badois, de l’Institut Curie, nous répond.
Les glandes lacrymales jouent un rôle essentiel dans la santé oculaire. Elles produisent le film lacrymal destiné à lubrifier la surface de l’œil, mais aussi à le protéger contre les microbes et les poussières. Certains cancers se développent directement au sein de ces glandes. Ils restent rares mais exigent une prise en charge bien spécifique.
Rappel anatomique : où se situent les glandes lacrymales ?
Au niveau de chaque œil, nous possédons une glande lacrymale principale, complétée par des glandes lacrymales accessoires.
« La glande lacrymale principale se situe dans l’orbite au niveau du cadran supéro-externe, soit vers le haut et l’extérieur de l’œil », informe le Dr Nathalie Badois, chef du service ORL de l’Institut Curie, spécialisée dans la prise en charge des cancers de la région oculo-palpébrale. Cette glande a une forme d’amande et mesure environ 2 cm de long.
Il existe d’autres glandes lacrymales dites accessoires, beaucoup plus petites, réparties dans la muqueuse interne des paupières. Au nombre de 30 à 40 par œil, elles se distinguent en deux types : les glandes de Krause et les glandes de Wolfring.
Au niveau de chaque œil, nous possédons une glande lacrymale principale, complétée par 30 à 40 glandes lacrymales accessoires.
L’ensemble de ces glandes assure la production du film lacrymal, avec une composante aqueuse et une composante lipidique. En règle générale, les glandes lacrymales principales assurent une production de larmes réflexe — en réponse à une irritation, une émotion, etc. — et les glandes accessoires assurent une production de base et continue pour hydrater la surface de l’œil.
Quels sont les différents types de cancers des glandes lacrymales ?
« Il existe différentes tumeurs malignes qui peuvent affecter la glande lacrymale principale, plus rarement les glandes lacrymales accessoires. Le sous-type histologique le plus fréquent est le carcinome adénoïde kystique, spécifique aux tissus glandulaires », explique le Dr Nathalie Badois. Parmi les autres sous-types histologiques, différenciés selon la nature des cellules à partir desquelles se développe le cancer, la spécialiste mentionne les lymphomes, les carcinomes muco-épidermoïdes, les adénocarcinomes et les métastases. Dans ce dernier cas, la tumeur au niveau de la glande résulte de la propagation d’un cancer prenant naissance dans une autre localisation, comme par exemple un cancer du sein.
Il est important de préciser que les glandes lacrymales peuvent être le siège de tumeurs bénignes, appelées adénomes pléomorphes, susceptibles d’évoluer vers un cancer. On parle alors d’adénome pléomorphe transformé.
« Le sous-type histologique le plus fréquent est le carcinome adénoïde kystique, spécifique aux tissus glandulaires. »
Quelle est la fréquence de ces cancers ?
Ils représentent une part très faible des cancers de la tête et du cou. Il n’existe pas de statistiques officielles, mais les sources mentionnent entre 500 et 1000 nouveaux cas par an en France.
« L’incidence des tumeurs des glandes lacrymales, bénignes et malignes confondues, est de 0,5 voire 1 cas sur un million d’habitants », précise la chirurgienne. « Les cancers des glandes lacrymales sont donc très rares, mais aussi très spécifiques, à la fois par leur localisation et par leur prise en charge. »
Quels sont les symptômes évocateurs ?
Un cancer des glandes lacrymales peut se manifester par une masse qui se développe dans la cavité orbitaire. « Une boule sous la paupière supérieure peut apparaître », détaille le Dr Nathalie Badois. « D’autres symptômes peuvent aussi être relevés, comme des troubles de l’acuité visuelle, des gênes oculaires, des douleurs ou une diplopie, c’est-à-dire une vision double. »
Ces symptômes, combinés ou isolés, doivent amener à consulter rapidement un ophtalmologue.
« Une boule sous la paupière supérieure peut apparaître. D’autres symptômes peuvent être relevés, comme des troubles de l’acuité visuelle, des gênes oculaires, des douleurs ou une diplopie, c’est-à-dire une vision double. »
Existe-t-il des facteurs de risque avérés ?
Contrairement à d’autres cancers rares de la tête et du cou, il n’existe pas de facteurs de risque majeurs (tels que le tabac et l’alcool) pouvant augmenter de manière significative le risque de développer une tumeur maligne au niveau d’une glande lacrymale.
Cependant, le Dr Badois rajoute : « Il existe bien quelques facteurs de risque génétiques. Des antécédents d’irradiations augmentent aussi légèrement le risque de développer un cancer des glandes lacrymales. »
Comment sont diagnostiqués les cancers des glandes lacrymales ?
Le Dr Badois répond : « Le diagnostic est posé sur la base d’un faisceau d’arguments. Quand on suspecte une tumeur maligne au niveau de la glande lacrymale, le premier examen prescrit est une IRM, qui donne des informations sur le type de tumeur et sur son agressivité, plus ou moins associée à un scanner. Le diagnostic de certitude est établi à l’aide d’une biopsie de la tumeur, réalisée de manière chirurgicale ou avec une aiguille Tru-Cut. Cette technique, moins invasive, est pratiquée à l’aide d’un guidage échographique. »
L’analyse anatomopathologique des tissus prélevés confirme la nature bénigne ou maligne de la tumeur, ainsi que son sous-type histologique.
Les examens d’imagerie sont également destinés à évaluer l’étendue de la tumeur, étape nécessaire pour envisager le meilleur traitement possible.
Quels traitements sont proposés contre ces cancers ?
Les lymphomes qui affectent les glandes lacrymales sont un peu à part, puisqu’ils font généralement l’objet de traitements systémiques (chimiothérapie, immunothérapie, thérapies ciblées).
« Pour les autres sous-types histologiques, notamment les carcinomes adénoïdes kystiques, les adénocarcinomes et les adénomes pléomorphes transformés qui sont les tumeurs spécifiques de la glande lacrymale, le traitement de première intention est la chirurgie, à laquelle on associe ou non de la radiothérapie. »
Le Dr Badois poursuit : « Si la tumeur est assez petite, nous pouvons parfois préserver l’œil et ne retirer que la glande. Une radiothérapie est généralement envisagée en complément, car les marges de sécurité (zones de tissus sains retirés autour de la tumeur, NDLR) est réduite. Quand la tumeur est trop importante, nous devons le plus souvent pratiquer une exentération, c’est-à-dire un retrait de la glande lacrymale, mais aussi de l’œil et de tout le contenu de la cavité orbitaire. »
Une reconstruction est alors envisagée en même temps que la chirurgie destinée à retirer la tumeur. Le Dr Nathalie Badois parle de recouvrement plutôt que de reconstruction : « Après une exentération, l’os de la cavité orbitaire est à nu. Nous avons plusieurs techniques pour recouvrir cet os : soit nous plaçons du derme artificiel, soit nous recouvrons avec des lambeaux de tissus prélevés sur le patient lui-même. Les lambeaux sont locaux ou bien prélevés plus loin dans le corps. On parle alors de lambeaux libres. »
» Consultez notre article sur les reconstructions par lambeau libre
Toutes ces informations sont mentionnées à titre purement indicatif. Les traitements les plus adaptés sont discutés au cas par cas, au cours d’une réunion de concertation pluridisciplinaire, mêlant l’expertise de plusieurs spécialistes (oncologues médicaux, radiothérapeutes, chirurgiens, anatomopathologistes, etc.)
Après un cancer d’une glande lacrymale, quelles sont les séquelles possibles ?
Les séquelles sont bien évidemment très variables, selon l’ampleur de la tumeur et la lourdeur des traitements destinés à la soigner. L’ablation chirurgicale d’une glande lacrymale principale affecte la quantité et la qualité du film lacrymal. « En cas de radiothérapie, cela abîme aussi les glandes lacrymales accessoires, aggravant encore la sécheresse oculaire », reconnaît la chef du service ORL de l’Institut Curie. « Chez certains patients, aucun problème n’est rapporté. Pour d’autres, le défaut de production de larmes peut être gênant, voire douloureux, parfois pourvoyeur de kératite, d’ulcères de cornée et/ou d’une baisse d’acuité visuelle associée ou non à de la photophobie (gêne liée à la lumière, NDLR). »
La prescription de substitut lacrymaux (larmes artificielles ou pommades à la vitamine A) peut pallier ces effets indésirables.
» Lire ici notre article détaillé sur les troubles oculaires liés à un cancer ORL et leur prise en charge.
Avec des chirurgies plus larges, comme l’exentération de toute la cavité orbitaire, les patients perdent leur œil et leurs paupières. Les séquelles esthétiques sont donc majeures. « À distance des traitements, sur ces cavités d’exentération, nous proposons généralement de la réhabilitation avec une prothèse d’œil. On parle plus précisément d’épithèse. Nous travaillons étroitement avec les épithésistes, qui fabriquent ces épithèses. Par exemple, les chirurgiens peuvent être amenés à mettre des piliers dans l’os, un peu comme les implants pour les dents, pour que l’épithésiste puisse ensuite clipser une prothèse dessus. »
« À distance des traitements, après un exentération et le retrait de l’œil, nous proposons généralement de la réhabilitation avec une prothèse. »
Quel suivi après un cancer des glandes lacrymales ?
La réponse du Dr Nathalie Badois : « Concernant le suivi oncologique, il n’existe pas de référentiel clair. La fréquence et la durée du suivi peuvent varier un peu d’un praticien à l’autre. Mais les patients sont toujours suivis au minimum pendant 10 ans, parfois plus car les carcinomes adénoïdes kystiques peuvent provoquer des récidives tardives. »
Un suivi avec un ophtalmologue est aussi instauré, pour mettre en place les mesures nécessaires destinées à soulager la sécheresse oculaire et à limiter les risques de complications.
Enfin, des séances de kinésithérapie sont parfois prescrites, pour assouplir les fibroses liées à la radiothérapie. « Quand la fibrose est limitée à la cavité orbitaire, les massages ne sont pas vraiment utiles car la peau est posée directement sur l’os et il n’y a généralement pas de rétractations douloureuses », signale notre experte. Elle précise toutefois : « Quand nous pratiquons des reconstructions par lambeau libre, nous rattachons souvent les vaisseaux des tissus greffés au niveau de la joue et du cou. Ces anastomoses peuvent engendrer des rétractations localement et nécessiter de la kinésithérapie et des massages. Mais ce ne sont pas les cas les plus fréquents. »
« Les patients sont toujours suivis au minimum pendant 10 ans, parfois plus car les carcinomes adénoïdes kystiques peuvent provoquer des récidives tardives. »
Selon leur sous-type histologique, les cancers des glandes lacrymales sont plus ou moins agressifs. Certains sont plutôt indolents, quand d’autres ont tendance à progresser rapidement. Le risque de récidive est également très variable selon le type de cancer. Comme pour chaque tumeur cancéreuse, plus le diagnostic est posé tôt, plus les chances de guérison sont importantes et plus la qualité de vie post-cancer est préservée.
Propos recueillis par Violaine Badie
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