Une prise en charge sur mesure est indispensable
L’entrée dans l’enseignement supérieur ou dans la vie professionnelle, l’émancipation progressive vis-à-vis des parents, les projets de vie en couple ou de parentalité constituent autant d’étapes majeures dans le parcours des Adolescents et Jeunes Adultes (AJA). La survenue d’un cancer à cette période peut profondément bouleverser ces trajectoires et soulever des enjeux spécifiques, tant sur le plan médical que personnel et social. Le Dr Pierre Kubicek — oncologue médical à l’Institut de Cancérologie de l’Ouest (ICO), à Angers, référent AJA- Céline Thomas, infirmière en pratique avancée et Sophie Allain, infirmière onco-sexologue à l’Institut de Cancérologie de l’Ouest (ICO) Nantes détaillent les besoins spécifiques des jeunes atteints de cancer et les moyens de les soutenir tout au long de leur parcours de soins.

Qui sont les adolescents et jeunes adultes (AJA) ?
« En France, la population des Adolescents et Jeunes Adultes (AJA) correspond actuellement aux patients âgés de 15 à 25 ans. Cette définition n’est toutefois pas universelle : selon les pays, la tranche d’âge retenue peut être plus large, allant parfois jusqu’à 29 ans, voire 39 ans. En France, le dispositif de soins AJA est aujourd’hui structuré autour des 15–25 ans », indique le Dr Pierre Kubicek.
Cette période de la vie est particulière car elle se situe à la frontière entre l’enfance et l’âge adulte. « Les jeunes sont encore en pleine construction de leur autonomie et de leur identité, avec des projets qui commencent souvent à se concrétiser », souligne Céline Thomas. De fait, les AJA sont souvent engagés dans des études supérieures, en recherche d’emploi ou au début de leur vie professionnelle. Ils sont également à une période où se dessinent leurs premiers projets personnels, affectifs et familiaux.
Sur le plan médical, cette tranche d’âge est également spécifique : les cancers survenant chez les AJA présentent des caractéristiques différentes de ceux observés chez l’enfant ou chez l’adulte plus âgé. « Les principales familles tumorales sont notamment les lymphomes, les sarcomes, les tumeurs germinales, les leucémies aiguës et les tumeurs du système nerveux central. Les cancers ORL peuvent être observés, mais ils restent minoritaires dans cette population », précise t‑il.
En France, environ 2 500 nouveaux cas de cancer sont diagnostiqués chaque année chez les adolescents et jeunes adultes âgés de 15 à 24 ans*. Par ailleurs, environ 5 100 jeunes de cette tranche d’âge ont été hospitalisés pour un cancer en 2022*. « Chez les AJA, il est essentiel de prendre en compte l’ensemble des dimensions (sociales, amicales, familiales, professionnelles…) dans l’accompagnement car le cancer ne concerne pas uniquement la santé. L’objectif est de leur permettre de préserver, autant que possible, leur autonomie, leurs relations et leurs projets malgré la maladie », insiste Céline Thomas.
« Accompagner les AJA, c’est aussi prendre en compte leur vie sociale, amicale, familiale, professionnelle… Il faut préserver leur autonomie, leurs relations et leurs projets malgré la maladie ».
Quels sont leurs besoins spécifiques ?
Le cancer vient interrompre une période où tout se construit. La maladie est un bouleversement tant sur le plan physique que psychique. « Il est important de reprendre avec les jeunes les données médicales sur leur cancer et de leur expliquer les effets des traitements pour une bonne adhésion à la prise en charge. Les liens entre l’AJA et son entourage familial (parents, fratrie) peuvent être impactés au même titre que sa vie sociale. Il faut maintenir une activité physique, aider à poursuivre ou reprendre les études, préparer le retour à l’emploi. Mais aussi, soutenir l’image corporelle, accompagner la vie intime et sexuelle et préserver la fertilité lorsque les traitements risquent de l’altérer », détaillent Céline Thomas et Sophie Allain. Tous ces sujets sont évalués précocement et tout au long de la prise en charge car ils conditionnent la qualité de vie bien au-delà des traitements.
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La fertilité est-elle une préoccupation majeure ?
La préservation de la fertilité est un sujet systématiquement abordé lors de la prise en charge des AJA et cela, dès l’annonce du traitement. « Elle peut être réalisée ou non selon l’urgence thérapeutique, le choix des traitements anticancéreux et le type de cancer. Lorsque l’indication est retenue, une préservation de la fertilité est proposée avant le début des soins », explique Sophie Allain.
« Selon les cas, une préservation de la fertilité peut être proposée avant le début des soins ».
Les cancers tête et cou engendrent-ils des difficultés particulières chez les AJA ?
« Oui, les cancers tête et cou peuvent laisser des séquelles fonctionnelles et esthétiques importantes. Les difficultés pour manger, ouvrir la bouche ou parler, la dénutrition, les cicatrices ou les reconstructions peuvent avoir un impact considérable sur l’image corporelle et l’estime de soi. Selon les besoins, les AJA sont orientés vers les équipes de diététiques, de rééducation nutritionnelle, d’odontologie et de maxillofaciale », note Céline Thomas. L’objectif est de restaurer au maximum les fonctions et la qualité de vie.
Ces séquelles influencent aussi la vie affective. Beaucoup d’AJA s’interrogent : “Comment je peux séduire avec mes cicatrices ?”, “Comment parler de mon cancer ?”, “Mon partenaire va-t-il m’accepter ?”, « J’étais timide avant, alors maintenant comment ça va se passer ? ». « L’accompagnement sexologique permet d’apporter des solutions médicamenteuses (sécheresse vaginale, douleurs, trouble érectile …) et de travailler sur l’image de soi, les troubles de la libido et les croyances autour de la performance pour qu’ils retrouvent confiance en eux », confie Sophie Allain.
« Les cancers ORL peuvent laisser des séquelles fonctionnelles et esthétiques importantes. (…) Selon les besoins, les AJA sont orientés vers les équipes de diététiques, de rééducation nutritionnelle, d’odontologie et maxillofaciale ».
Pourquoi les AJA nécessitent-t-ils une organisation spécifique des soins ?
Le premier enjeu est celui de l’expertise. Un AJA atteint d’un cancer doit pouvoir bénéficier d’une prise en charge dans une structure qui connaît les particularités de cette population. « En France, le modèle repose souvent sur une collaboration entre les équipes de pédiatrie et de médecine adulte, coordonnée par une équipe transversale AJA. L’objectif est surtout de ne pas laisser l’âge de 18 ans constituer une rupture dans le parcours. Les pratiques thérapeutiques peuvent différer entre pédiatrie et médecine adulte et, pour certaines tumeurs, cette frontière peut avoir des conséquences sur les traitements proposés. La discussion des dossiers dans une organisation permettant de croiser les expertises pédiatrique et adulte est donc essentielle lorsqu’elle est pertinente pour la pathologie concernée », souligne le Dr Kubicek.
Au-delà du traitement du cancer, qu’apporte une organisation spécifiquement pensée pour les AJA ?
Elle permet d’avoir une vision globale du parcours. La prise en charge ne doit pas s’arrêter à la prescription d’un traitement anticancéreux. Il faut pouvoir identifier rapidement les difficultés susceptibles de compromettre la continuité des soins ou la qualité de vie et savoir vers quel professionnel orienter le jeune. « C’est notamment le rôle des équipes de coordination AJA, présentes au sein des différentes structures de soins. Elles constituent un point de repère pour le patient et assurent le lien entre les différents intervenants. Elles peuvent également faciliter les relations avec les équipes de proximité, les professionnels de santé libéraux ou les associations, afin que le jeune ne soit pas obligé de tout organiser seul », assure le Dr Kubicek.
« Les équipes de coordination AJA, présentes au sein des différentes structures de soins, constituent un point de repère pour le patient et assurent le lien entre les différents intervenants (équipes de proximité, professionnels de santé libéraux, associations…) ».
La coordination est donc un élément central du parcours ?
« Oui. La coordination permet notamment d’éviter que le jeune soit confronté à une succession de rendez-vous sans véritable fil conducteur. L’idée est plutôt de construire un parcours lisible et adapté à sa situation. Le jeune doit savoir qui contacter lorsqu’une difficulté apparaît et pouvoir être réorienté rapidement vers le professionnel compétent », indique le Dr Kubicek. Cette coordination est d’autant plus importante que les problématiques peuvent évoluer au cours des traitements : une question sociale peut devenir prioritaire à un moment donné, puis laisser place à une problématique psychologique, scolaire, professionnelle ou relationnelle.
Comment le parcours de soins AJA est-il organisé à l’ICO ?
« Chaque AJA bénéficie de consultations avec une infirmière de coordination dédiée. Celle-ci réalise une évaluation globale de ses besoins et l’oriente vers les professionnels adaptés. Certaines consultations sont systématiques : psychologue, onco-sexologue, assistante sociale et enseignant en activité physique adaptée. Selon les situations, une diététicienne, un tabacologue, un psychiatre, une socio-esthéticienne, une sophrologue ou d’autres spécialistes peuvent intervenir », affirme Céline Thomas. Quelle que soit la situation du patient, l’objectif de l’infirmière de coordination est de lui proposer un accompagnement personnalisé.
Quelle place les proches occupent-ils dans ce parcours ?
Les proches ont une place importante mais celle-ci doit être définie avec le jeune. À 15 ans comme à 24 ans, la relation aux parents n’est évidemment pas la même. « Certains jeunes souhaitent que leurs parents soient très présents, tandis que d’autres cherchent au contraire à préserver une certaine autonomie. Il faut donc trouver un équilibre entre le soutien de l’entourage et le respect de l’intimité et des choix du patient. La fratrie peut également être touchée par la maladie, tout comme le conjoint ou le partenaire. Lorsque cela est nécessaire, un soutien psychologique peut être proposé aux proches », rappelle le Dr Kubicek. L’enjeu est de ne pas considérer uniquement le patient isolément mais de prendre en compte son environnement tout en respectant sa place de jeune adulte.
« Il trouver un équilibre entre le soutien de l’entourage et le respect de l’intimité et des choix de l’AJA. (…) Lorsque cela est nécessaire, un soutien psychologique peut aussi être proposé aux proches ».
Comment lutter contre l’isolement que peuvent ressentir certains AJA ?
Un jeune atteint d’un cancer peut se retrouver entouré de patients beaucoup plus âgés à l’hôpital et avoir le sentiment que personne autour de lui ne vit une expérience comparable. Il peut aussi être éloigné de ses amis, interrompre ses études ou son activité professionnelle et perdre une partie de ses repères sociaux . « Le fait de pouvoir rencontrer d’autres jeunes ayant vécu ou vivant une situation similaire peut être extrêmement précieux. Les associations jouent ici un rôle complémentaire de celui de l’hôpital. Le pair à pair permet de partager des expériences très concrètes, parfois difficiles à aborder avec les soignants ou avec la famille : la vie sociale, les études, le retour au travail, les relations amoureuses ou simplement la manière de vivre avec la maladie au quotidien », détaille le Dr Kubicek.
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Quels sont les accompagnements disponibles pour les AJA ? Et vers quelles associations nationales orienter les AJA ?
Les AJA sont, le plus souvent, accompagnés par les structures de soins qui les suivent pour leur cancer, dans le cadre de services spécialisés. « Il existe aujourd’hui un réseau de structures et d’équipes qui se sont spécialisées dans cette problématique. Les programmes AJA peuvent être organisés de différentes manières selon les établissements. Le modèle français repose fréquemment sur une équipe transversale associant notamment médecins, infirmiers de coordination, psychologues et assistants de service social, en lien avec les équipes pédiatriques et adultes », observe le Dr Kubicek. L’objectif est de garantir une prise en charge adaptée à la pathologie et à l’âge du patient, tout en maintenant une continuité avec les soins de proximité lorsque cela est possible. Le jeune n’a pas nécessairement besoin de réaliser tous ses soins dans un centre expert : une partie du parcours peut être organisée près de son domicile, avec une coordination entre les différents acteurs.
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Certaines associations sont également dédiées au AJA (voir la liste des associations en fin d’article). Pour sa part, Corasso a récemment créé un groupe de travail avec des AJA pour évaluer leurs besoins spécifiques et mettre en place des informations et des services dédiés.
Quel message souhaiteriez-vous adresser à un jeune qui vient d’apprendre qu’il a un cancer ?
« Le premier conseil serait de ne pas rester seul face à la maladie. Il faut pouvoir poser toutes ses questions et demander à être orienté vers une équipe qui connaît la prise en charge des AJA. Le cancer ne doit pas faire disparaître tout ce qui constitue la vie d’un jeune. Les études, le travail, les relations amicales et amoureuses, les projets personnels, l’activité physique ou encore la sexualité doivent pouvoir être abordés avec les soignants », assure le Dr Kubicek. Certains projets devront parfois être différés ou adaptés, mais ils doivent continuer à faire partie du parcours. « Enfin, il ne faut pas hésiter à solliciter les associations et les autres jeunes qui ont vécu la maladie », conclut le Dr Kubicek. Car la prise en charge d’un AJA ne consiste pas uniquement à traiter son cancer : elle doit aussi lui permettre, autant que possible, de continuer à construire sa vie pendant et après la maladie.
Propos recueillis par Hélia Hakimi-Prévot
*Institut national du cancer, Prise en soins et accompagnement des adolescents et jeunes adultes atteints de cancer, juin 2026.
LISTE (NON EXHAUSTIVE) DES ASSOCIATIONS DÉDIÉES AUX AJA :
- Aïda accompagne les AJA atteints de cancer sur l’ensemble du territoire français.
- On est là et Cheer up proposent le programme Rebond pour aider les jeunes à retrouver un projet de vie.
- 20 ans, 1 projet aide les AJA à se (ré)insérer dans une vie d’études ou professionnelle, pendant et après sa maladie.
- La Ligue Contre le Cancer propose un accompagnement social, psychologique ou matériel selon les territoires.
- GO-AJA est un groupe collaboratif de soignants engagés dans la prise en charge des adolescents et jeunes adultes atteints de cancer. Il fédère aujourd’hui plus de 30 équipes AJA partout en France et rassemble les différentes disciplines impliquées dans leur parcours. GO-AJA a pour objectif de faire progresser les pratiques, la recherche et la formation, mais aussi de mieux faire entendre les besoins spécifiques des jeunes concernés et de favoriser leur participation à l’évolution des soins.




