Un nez en 3D ? C’est désormais possible

Les équipes de chirurgie ORL et Cer­vi­co-Faciale de l’Institut Uni­ver­si­taire du Can­cer de Toulouse (CHU et Insti­tut Claudius Regaud) ont réal­isé un exploit : la greffe du nez de Carine, après l’avoir recon­stru­it à l’aide d’une imp­ri­mante en 3D et implan­té sur son bras. Retour sur cette pre­mière mon­di­ale, avec le Pr Agnès Dupret-Bories, chirurgi­en­ne et chercheuse au lab­o­ra­toire CIRIMAT, qui a réal­isé cette inter­ven­tion con­join­te­ment avec le Dr Ben­jamin Vairel, chirurgien.

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Une recon­struc­tion en deux temps, réal­isée par le Dr Ben­jamin Vairel et le Pr Agnès Dupret-Bories

Racontez-nous comment a « germé » l’idée de cette reconstruction d’un nez en 3D ?

C’est l’aboutissement de plusieurs années de recherche et d’échanges. Depuis quelques années, je tra­vaille avec le CIRIMAT1 sur le développe­ment de bio­matéri­aux pour amélior­er la qual­ité de vie des patients ayant un can­cer tête et cou. J’étais en con­tact avec un étu­di­ant en thèse de sci­ence, thèse partagée entre le CIRIMAT (direc­tion David Grossin, chercheur) et la société Cer­hum, basée en Bel­gique. Cette société avait déjà testé avec suc­cès des implants syn­thé­tiques de petite taille notam­ment sur les pom­mettes d’un patient. Jusqu’à présent, cela n’avait jamais été pra­tiqué sur une zone aus­si frag­ile et peu vas­cu­lar­isée que le nez. Mais j’ai pen­sé à notre patiente, dont j’avais recon­stru­it le palais, qui vivait sans nez depuis presque dix ans. Nous lui avons pro­posé́ une recon­struc­tion nasale avec un gref­fon fab­riqué en bio­matéri­au syn­thé­tique sur mesure, et réal­isé sur une imp­ri­mante 3D. Trans­plan­ta­tion que nous avons réal­isée en deux temps avec le Dr Ben­jamin Vairel. 

Aviez-vous préalablement testé ce type de greffon sur un modèle animal ? 

Oui mais pas avec un mod­èle ayant eu de la radiothérapie.

Pourquoi avez-vous proposé cette nouvelle technique à votre patiente ? 

Les tech­niques de recon­struc­tion « clas­siques » n’avaient pas fonc­tion­né et elle ne sup­por­t­ait pas son épithèse, qu’elle devait enlever tous les soirs.

Quelles ont été les principales étapes de cette reconstruction ?

Il a d’abord fal­lu mod­élis­er le nou­veau nez, en fab­ri­quant un gref­fon d’un nou­veau type, en étroite col­lab­o­ra­tion avec la société Cer­hum, spé­cial­isée dans la recon­struc­tion osseuse. Pour cela, nous avons util­isé les images du scan­ner de la patiente, réal­isés avant le début de son traite­ment anti-can­céreux, ain­si que celui de l’épithèse. Après plusieurs allers/retours avec les ingénieurs de la société lié­goise, nous avons obtenu un implant qui répondait à nos attentes. Sa com­po­si­tion, en hydrox­ya­p­atite2, se rap­proche de l’os naturel. Il s’agit d’une espèce minérale com­posante de l’émail den­taire et des os. La deux­ième étape était de don­ner vie à ce gref­fon en le met­tant “en nour­rice” au niveau de l’a­vant-bras de la patiente, là où la peau est très fine, pen­dant deux mois. Cette mise en nour­rice sous la peau de l’avant-bras a per­mis aux cel­lules de la patiente de ren­tr­er dans les pores de l’implant afin de le « colonis­er » peu à peu. En moins de deux mois, la coloni­sa­tion était com­plète. La pro­thèse était totale­ment recou­verte et rem­plie par les tissus.

Dans un deux­ième temps, nous avons réal­isé la trans­plan­ta­tion au mois de sep­tem­bre. On a prélevé la pro­thèse colonisée pour l’implanter au niveau de la région nasale. Puis, grâce à des tech­niques de microchirurgie, nous avons pu revas­cu­laris­er ce nez en con­nec­tant des vais­seaux de la peau du bras sur des vais­seaux de la tempe de la patiente. 

La greffe est-elle réussie ?

Tout à fait ! Après dix jours d’hospitalisation, la patiente a pu ren­tr­er chez elle. Il n’y a pas eu de rejet, juste quelques œdèmes au niveau des points de suture. Nous avons main­tenu une antibio­thérapie. Je l’ai revue début décem­bre. La pro­thèse est bien inté­grée et elle va très bien.

Comment peut-on envisager l’évolution dans le temps de la greffe ?

Nous n’avons pas encore le recul néces­saire pour le savoir mais la patiente sera régulière­ment sur­veil­lée. Il n’y a pas plus de risque de récidive du can­cer avec cette tech­nique qu’avec une autre. 

D’autres zones du visage ou du corps pourraient-elles être greffées en employant la même technique ?

Oui. Cet implant sur mesure pour­rait être util­isé pour recon­stru­ire d’autres zones du vis­age. Pour les recon­struc­tions de seg­ments de mâchoire, il doit cepen­dant encore être modifié.

Quelles sont les limites avec la radiothérapie ?

En cas de radio­thérapie, il est pour l’instant néces­saire de pass­er par une étape de mise en nour­rice pour vas­cu­laris­er le gref­fon avant implantation.

Peut-on l’envisager sur d’autres patients ?

Oui, dans la mesure où ils répon­dent aux critères déjà cités : avoir subi plusieurs échecs de recon­struc­tion et ne pas sup­port­er l’épithèse. Avec du recul, cette recon­struc­tion pour­ra cer­taine­ment être pro­posée d’emblée.

Ce type d’intervention représente-t-il un coût financier plus important ou au contraire, est-ce plus économique ?

C’est plus économique car il s’agit d’une recon­struc­tion en deux temps, alors qu’une recon­struc­tion par lam­beaux néces­site sou­vent cinq étapes.

Y‑a-t-il des précautions à prendre au quotidien une fois que l’on est greffé : peut-on se doucher, retourner à la piscine, prendre l’avion, passer une IRM… ?

Comme pour une recon­struc­tion par lam­beaux, on ne retrou­vera pas de sen­si­bil­ité au niveau de la peau du nez mais la patiente pour­ra se mouch­er, se douch­er, se baign­er, pren­dre l’avion.… En revanche, elle ne pour­ra pas porter de pince-nez.

Cette chirurgie pourrait-elle être mise en place ailleurs ?

Nous souhaitons bien-sûr que cette tech­nique soit util­is­able dans d’autres cen­tres qui le souhait­ent rapi­de­ment. Avant cela, il faut juste que nous réal­i­sions encore quelques ajuste­ments tech­niques en col­lab­o­ra­tion notam­ment avec la société Cerhum.

Pro­pos recueil­lis par Céline Dufranc

1 Chercheuse CNRS au Cen­tre interuni­ver­si­taire de recherche et d’ingénierie des matéri­aux (CIRIMAT)

2 Ce matéri­au a l’avantage d’être à la fois bio­com­pat­i­ble et durable, ce qui n’est pas le cas des autres implants (métal, plas­tique,… ). Il réduit aus­si forte­ment les prob­a­bil­ités d’infection ou de rejet.

Retrou­vez le témoignage de Carine, patiente ayant reçu la greffe du nez en 3D, juste ici.

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